Sœurs Adoratrices de l'ICRSP : des signaux d'alarme d'abus spirituels
Un expert américain décrypte les témoignages des Sœurs Adoratrices et réclame une enquête indépendante.
<< Semaine du 26 octobre au 1er novembre 2026 (article 6/7) >>
Le père Thomas Berg, prêtre américain, docteur en philosophie et professeur de théologie morale, expert des dérives dans la vie religieuse, réagit aux révélations visant les Sœurs adoratrices du Cœur Royal de Jésus (ICRSP). Dans une analyse publiée par The Pillar et traduite en français par le collectif des victimes de l'ICRSP, il estime que plusieurs éléments décrits par les femmes qui ont témoigné de leur formation sont des signaux d'alarme d'abus spirituel. Il détaille ces signaux (obéissance malsaine, isolement, rejet de la critique) et plaide pour une enquête indépendante, supervisée par le Dicastère pour la Vie consacrée.
Les signaux d'alarme relevés par le père Thomas Berg
- Obéissance. Le recours à la honte pour corriger et l'assimilation des directives du supérieur à la volonté de Dieu sont, pour le père Berg, les marques d'une obéissance malsaine et de l'autoritarisme. Il cite le père Dysmas de Lassus (supérieur général des Chartreux) : ce que Dieu demande n'est pas ce que le supérieur demande. Toute notion d’« obéissance aveugle » doit être « totalement abandonnée » : l'obéissance doit permettre des jugements éclairés avec une certaine autonomie.
- Isolement. L'accès aux directeurs spirituels et aux confesseurs serait limité à une heure par mois, et une sœur aurait été interrogée sur ses raisons de vouloir rencontrer un prêtre. Pour le père Berg, c'est un signal d'alarme absolu, qui ressemble à de l'isolationnisme et à une rupture du dialogue.
- Courrier à la famille. Il aurait été demandé aux sœurs de limiter les informations contenues dans leurs lettres aux proches. Le père Berg y voit un signal d'alarme majeur : la liberté de conscience d'un religieux de partager une préoccupation avec sa famille doit être respectée.
- Rejet de la critique. Dans la mesure où elle existe dans la communauté, la résistance à la critique est « un signe de dysfonctionnement, et presque toujours d'abus ». Le père Berg cite la Légion du Christ, dont il a été membre, où l'aversion pour la critique interne protégeait les supérieurs de toute correction nécessaire. Mère Madeleine-Marie conteste le témoignage des femmes sur ce point.
- Culture du secret. Une religieuse qui ne se sent pas libre de parler, qui n'a personne vers qui se tourner ou qui craint de se confier à une autre sœur vit dans une culture du secret, malsaine selon le père Berg.
- Inquiétudes présentées comme un défaut d'adaptation. Décrire les personnes qui expriment des inquiétudes comme peinant à s'adapter à la vie religieuse peut révéler un problème : soit une méconnaissance des types d'abus possibles, soit une tentative de détourner l'attention.
Propositions
Le père Berg demande une enquête indépendante sur les témoignages, sous la supervision attentive du Dicastère pour la Vie consacrée. Si des problèmes majeurs sont confirmés, une réforme est possible, mais elle exige un effort concerté et généralement une intervention extérieure.
Il plaide aussi pour une « culture de l'évaluation » : chaque religieuse, postulante ou novice devrait pouvoir s'adresser à son supérieur à tout moment sur n'importe quel sujet. Cette culture suppose des évaluations internes à tous les niveaux (y compris provincial et supérieur), des visites régulières d'un organisme indépendant d'observateurs et des conversations communautaires où l'on peut partager ouvertement ses préoccupations.
Autres points soulignés
- Absence de malice. L'abus peut exister sans intention malveillante. Le cas le plus fréquent est la négligence ou l'angle mort d'un supérieur : soins médicaux non fournis, difficultés évidentes ignorées, absence de recours à un thérapeute. Selon le père Berg, la malice apparaît quand il n'existe pas de culture d'ouverture à la critique.
- Tradition. Le père Berg comprend que les pratiques de la communauté soient défendues comme des expressions traditionnelles de la vie religieuse, notamment en raison de sa liturgie préconciliaire, ou comme un contrepoids au laxisme de certaines communautés. Il met pourtant en garde contre la spiritualisation de pratiques néfastes : selon lui, une grande partie de ce que l'on considère comme la vie religieuse traditionnelle était abusive.
- Don de soi et santé mentale. Insister sur la santé mentale n'est pas psychologiser la vie religieuse : on ne peut vivre une obéissance radicale sans être en bonne santé. L'aspiration au don total de soi ne doit jamais devenir une forme d'autodestruction.
Informations complémentaires
Sœurs adoratrices du Cœur Royal de Jésus (ICRSP)
- https://adoratrices.icrss.org/fr
- https://icrspfrance.fr/institut/vocation-institut
- https://kloster-engelport.de/schwestern/die-anbetungsschwestern/
- https://adoratrices.icrss.org/fr/maisons/gricigliano
- https://adoratrices.icrss.org/fr/maisons/cotes
- https://kloster-engelport.de/kloster/geschichte/
- https://adoratrices.icrss.org/fr/maisons/preston
- https://adoratrices.icrss.org/fr/maisons/naples
- https://adoratrices.icrss.org/fr/maisons/livourne
- https://adoratrices.icrss.org/fr/maisons/wausau
- https://riposte-catholique.fr/archives/159015
- https://riposte-catholique.fr/archives/170891
- https://www.pillarcatholic.com/p/you-just-feel-so-defeated-women-await
- https://threadreaderapp.com/thread/2032371926799110434.html
- https://www.leparisien.fr/oise-60/humiliations-isolement-emprise-danciennes-soeurs-de-linstitut-du-christ-roi-brisent-le-silence-07-08-2026-XAMSMPM7A5C2FKUUJGKGDQHWXQ.php
- https://www.icrsp-victimes.org/s%C5%93urs-adoratrices/t%C3%A9moignages-vie-sr-adoratrices-icrsp
Site Internet officiel : https://adoratrices.icrss.org/fr
⚖️ Statut canonique
Association publique de fidèlesUnies à l'Institut du Christ Roi Souverain Prêtre et partageant sa spiritualité, les sœurs Adoratrices du Cœur Royal de Jésus-Christ Souverain Prêtre ont pour vocation particulière de prier pour la sanctification des prêtres, notamment ceux de l'Institut, et de les soutenir dans leur apostolat. Durant leurs années de noviciat, les postulantes et les novices se forment à la vie religieuse et cherchent à s'unir toujours davantage au divin Maître, en particulier dans l'adoration eucharistique quotidienne 🡵.
Dates clés
- 2001 Fondation 🡵
- 2004 L'archevêque de Florence, le cardinal Ennio Antonelli, remet l'habit aux trois premières sœurs 🡵
- 2005 Ouverture de la maison du Cœur Royal (Gricigliano, Italie), après plusieurs installations provisoires dans les environs de Florence 🡵
- 2008 Reconnue comme association de droit pontifical
- 2011 Ouverture de la maison mère : maison du Cœur Eucharistique 🡵
- 2014 Ouverture de la maison Maria Engelport (diocèse de Trèves, Allemagne) 🡵
- 2018 Ouverture de la maison Saint-Augustin (Preston, Angleterre) 🡵
- 2019 Ouverture de la maison Saint-Thomas-d'Aquin (Naples, Italie), qui devient le noviciat 🡵
- 2019 Ouverture de la maison du Sacré-Cœur (Livourne, Italie) 🡵
- 2019 Ouverture de la maison de la Nativité de Notre-Dame (Wausau, Wisconsin, États-Unis) 🡵
- 2021 Ouverture de la maison de Notre-Dame du Très Saint Rosaire (Ardee, Irlande) 🡵
- 2022 Ouverture de la maison Notre-Dame-de-Bonne-Délivrance (Loisy, France) 🡵
Critiques
En mars 2026, un article publié dans The Pillar (traduction) fait état de dysfonctionnements graves chez les Sœurs adoratrices du Cœur Royal de Jésus.
Dans Le Parisien
En juillet 2026, des témoignages publiés dans un article du Parisien décrivent un fonctionnement dans lequel l'individu doit totalement s'effacer au profit du collectif :
Lors du premier office, elle croise les jambes en s'asseyant. Une faute. La maîtresse des postulantes l'interpelle devant toute la communauté : « Maintenant que tu as quitté le monde, tu dois suivre les règles ». Elle le vit comme une humiliation.
Au fil des années, chaque geste du quotidien devient contrôlé, codifié. Les mères supérieures apprennent aux sœurs à faire le signe de croix de la même manière et à la même vitesse.
Si l'actuelle mère supérieure des Sœurs Adoratrices évoque une formation menée avec « souplesse », les témoignages recueillis dressent un tableau bien différent. Il faut fermer les portes comme les autres, sans bruit mais d'un geste franc. Il faut marcher « sur la pointe des pieds, sans claquer les talons », se souvient sœur Béatrice. Une consigne difficile à respecter lorsqu'il faut se dépêcher.
D'autant que leur quotidien est minuté. Réveil à 6 heures, ménage, messe, méditation, étude du catéchisme et du français. À 13 heures, déjeuner en silence, suivi de nouvelles tâches ménagères, puis d'une sieste obligatoire. L'après-midi alterne entre chant grégorien, prières, méditation et travaux domestiques. Les prières s'achèvent vers 21h30 avant le « grand silence ». Enfin, à 22 heures, extinction des feux. Le lendemain, la journée recommence à l'identique.
Les rapports avec les hommes de l'Institut et entre les religieuses sont aussi très réglementés. « Nous n'avions pas le droit de regarder les prêtres dans les yeux », racontent Christine et Mélina. Leur adresser la parole est également proscrit, « sauf autorisation d'une mère supérieure », précise Benoît, un prêtre membre de l'ICRSP, contacté par Le Parisien.
Les conversations entre deux sœurs sont, elles aussi, limitées afin d'éviter ce que les mères supérieures appellent les « amitiés particulières ». Peu à peu, chacune apprend à s'effacer derrière le collectif. Elles finissent par être « complètement isolées les unes des autres », au point que « l'individualité n'existait plus », résument Mélina et Christine.
Les relations avec l'extérieur sont aussi contrôlées, avec un courrier par mois maximum à la famille. La précieuse lettre est remise ouverte aux supérieures, et « sûrement lue », selon Christine.
Témoignages de quatre anciennes sœurs adoratrices
Le Collectif victimes Institut du Christ Roi diffuse la traduction des témoignages de quatre anciennes sœurs adoratrices qui mettent gravement en cause la communauté :
- Infantilisation et déresponsabilisation : interdiction de gérer soi-même son courrier, ses effets personnels ou son emploi du temps ; obligation de justifier la moindre décision auprès de la Maîtresse des novices.
- Interdiction de toute critique ou remise en question : règle explicite proscrivant le signalement de dysfonctionnements, assimilé à un manque de charité ou d'humilité.
- Moralisation excessive des fautes anodines : erreurs involontaires (fausse note, vaisselle cassée) systématiquement interprétées comme des péchés d'orgueil ou de paresse.
- Punitions disproportionnées et dégradantes : privation de récréation, corvées supplémentaires, envoi ramasser des seringues usagées et des excréments en pleine rue en guise de pénitence.
- Exigences physiques dangereuses : imposition de génuflexions et d'agenouillements prolongés (jusqu'à deux heures par jour) malgré des blessures constatées (subluxation de la rotule), sans réelle prise en charge médicale.
- Isolement familial : interdiction de fait d'écrire à sa famille dans les délais promis, contact maintenu secrètement par la Supérieure avec les proches à l'insu de la postulante, délai de « moins de dix minutes » imposé sous la contrainte pour rédiger une lettre.
- Isolement social et interdiction d'amitié : interdiction de nouer des liens amicaux entre postulantes/novices, séparation punitive de deux amies déjà proches sans en informer l'une d'elles, réprimandes pour un simple sourire jugé « trop amical ».
- Ostracisme organisé : mise à l'écart délibérée d'une postulante pendant six semaines, sans explication, avec consigne implicite à toute la communauté de l'ignorer.
- Humiliation et rabaissement verbal : qualificatifs dégradants (« sangsues », « désordonnée », « paresseuse », « vagabonde »), reproches sur l'apparence physique d'une postulante en pleurs plutôt que compassion.
- Instrumentalisation des confidences : reprise et utilisation contre les postulantes d'éléments partagés en entretien privé ou dans des notes personnelles.
- Travail excessif : journées de travail de 16 heures, refus de repos supplémentaire même en cas d'épuisement documenté (évanouissements, vertiges chroniques), présenté comme un manque de sainteté.
- Négligence médicale et dentaire : soins dentaires effectués sans anesthésie ni consentement éclairé, dossier médical incomplet ou dissimulé, ongle incarné traité par extraction brutale sans anesthésie, port de chaussures inadaptées maintenu malgré des blessures documentées.
- Privation de moyens d'hygiène de base : rationnement arbitraire du papier toilette et des protections périodiques, refus d'ajuster les rations aux besoins réels, réprimande pour avoir partagé ses propres protections avec une visiteuse en détresse.
- Conditions de vie insalubres : absence chronique d'eau chaude, chauffage limité à quelques heures par jour, port imposé de bas et chaussures fermées 16 heures par jour dans un climat subtropical sans renouvellement suffisant.
- Alimentation inadéquate et nourriture avariée : régime pauvre en fibres provoquant des troubles digestifs graves, consigne de servir de la confiture moisie plutôt que de la jeter.
- Détournement d'aide destinée aux plus démunis : denrées du Fonds européen d'aide aux plus démunis (FEAD), y compris des produits « pour enfants », consommées par la communauté tout en exigeant une contribution mensuelle des postulantes.
- Défaut de transparence et de consentement : dissimulation de l'identité réelle des produits (étiquettes FEAD masquées), absence d'information donnée aux visiteuses en détresse, opacité totale sur le contenu des « pilules sans étiquette » administrées.
- Culture du silence institutionnel : maintien en poste de la responsable mise en cause malgré les signalements, aucune réponse ni sanction apparente de la hiérarchie.