Fondacio, l'impossible refondation ?

Trente-cinq ans après l'éviction de son fondateur, la communauté n'a pas rompu avec son héritage, selon la commission indépendante.

  Semaine du 26 octobre au 1er novembre 2026 (article 1/7)  

Fondacio (6) Jean-Michel Rousseau (6)

La seconde commission d'étude indépendante mandatée par Fondacio vient de rendre son rapport. La commission a étudié les cinquante ans d'histoire de Fondacio, avec un mandat la limitant aux évènements qui se sont déroulés en France (cf synthèse p.3). Notons également que la commission n'a « en aucun cas » cherché à documenter un jugement sur la qualité ou la légalité de la gestion financière (Rapport p.337-338).

Les années Rousseau (1974-1991)

Selon la commission, Jean-Michel Rousseau se présentait comme dépositaire d'un don divin et seul intermédiaire entre Dieu et la communauté. Cette spiritualité déviante est à l'origine des abus : les abus sexuels, spirituels et économiques découlent tous de cet abus spirituel initial.

Le mot « fondateur » est très important, puisque comme son modèle André Rochais, J-M. Rousseau s'estime dépositaire du don de la fondation qui vient de Dieu lui-même. Lui seul sait ce qu'est ce don, ce qui lui donne une posture de référent ultime et d'autorité spirituelle intouchable et sans altérité ; il se présente comme l'intermédiaire entre Dieu et la communauté, entre Dieu et l'Église.

Personnalité narcissique sans limite, il se présente comme prophète, comme guide unique, comme pasteur, comme berger, comme le germe de Dieu, comme dépositaire du don de Dieu comme l'est Jésus-Christ lui-même. Une sorte d'auto-messianisme. Tous ses propos, enseignements, conférences de toutes sortes, entretiens plus intimes et non publics, devaient être selon ses ordres dactylographiés et conservés dans des classeurs intitulés « Histoire sainte ». Donc, lui-même était cette histoire sainte. Cela représente des milliers de pages qui sont parfois des suites de logorrhées incompréhensibles et incohérentes.

— Rapport de synthèse, p.6

La formation PRH obligatoire et le « système social de fondation », concept issu d'André Rochais, fondateur de PRH, ont fragilisé les membres et fait disparaître les barrières qui protégeaient l'intimité de chacun. La commission conclut que la communauté a fonctionné comme une secte entre 1974 et 1991, au regard des critères de la MIVILUDES.

C'est sur cette trame de fond que nous avons pu établir que la CCF et les FMN ont, entre 1974 et 1991, fonctionné comme une secte. La commission a pu répertorier 8 dérives commises en son sein durant cette période, concernant les personnes, les biens et la vie sociale et démocratique, qui recoupent chaque point déterminé par la MIVILUDES pour établir le fonctionnement sectaire :

a. adoption d'un langage propre au groupe
b. engagement exclusif pour le groupe
c. soumission absolue, dévouement total aux dirigeants
d. perte d'esprit critique
e. réponse stéréotypée à toutes les interrogations existentielles
f. existence d'atteintes à l'intégrité physique ou psychique
g. obligation d'acheter ou de vendre certains matériels ou services comme condition incontournable d'appartenance au groupe
h. détournement des circuits économiques traditionnels

— Rapport de synthèse, p.9

Dix-neuf personnes ont subi des abus sexuels établis avec certitude (du voyeurisme et de l'exhibitionnisme au viol). Treize autres sont de probables victimes, sans que la commission ait pu lever le doute. Huit personnes sont mises en cause, dont le fondateur et un prêtre pour les faits les plus graves. S'y ajoutent des abus économiques : permanents autofinancés par le parrainage, cotisations sociales non versées, santé mentale du personnel négligée.

En 1991, après la révélation des abus sexuels qui ont entrainé l'éviction du couple Rousseau, le silence est tombé sur les victimes qui sont restées oubliées jusqu'en 2019. La commission a pu établir avec certitude que 19 personnes avaient vécu de tels abus, qui vont du voyeurisme et de l'exhibitionnisme au viol, en passant par des attouchements ou des agressions. 13 autres personnes ont été également identifiées comme de probables victimes mais un doute subsiste. J-M. Rousseau et un prêtre ont été mis en cause pour avoir pratiqué, entre autres, les abus sexuels les plus graves mais les agissements de 6 autres personnes ont aussi été dénoncés. Un certain nombre de responsables ont vu ou eu connaissance de ces abus sans pour autant réagir.

— Rapport de synthèse, p.5

S'y ajoutent des abus économiques, notamment à l'époque Rousseau : permanents astreints à l'autofinancement par le parrainage, cotisations sociales ni déclarées ni versées.

Ont été ainsi documentés un certain nombre de cas : abus spirituels déjà évoqués, exploitation abusive de certains salariés aux salaires insuffisants, non-respect des droits sociaux des permanents astreints à l'autofinancement par le parrainage, notamment à l'époque Rousseau, faute de déclaration et de versement des cotisations sociales, non-respect du droit de propriété intellectuelle, mais aussi manquements aux obligations de l'employeur en matière de prévention et de protection de la santé mentale du personnel, qui apparaît à Fondacio comme une ressource disponible sans contrainte parce qu'il est là pour des raisons spirituelles.

— Rapport de synthèse, p.11

Avant 1991, l'Église n'a pas joué de rôle protecteur : l'indulgence de la hiérarchie pour un mouvement qui « accueillait des jeunes » et l'habileté du fondateur lui ont permis d'échapper à chaque tentative d'encadrement.

Bénéficiant pendant longtemps du soutien du cardinal Suenens, Jean-Michel Rousseau s'est efforcé de cantonner l'Église et sa hiérarchie dans un rôle de faire valoir ou de légitimation. Tous n'ont pas été dupes. Mais les tentatives faites pour amener les FMN et leur fondateur à se plier au magistère de l'Église ont toutes échoué, le talent manœuvrier de Jean Michel Rousseau et l'indulgence de la hiérarchie pour ce mouvement qui « accueillait des jeunes » lui ont en effet permis de trouver chaque fois une issue.

— Rapport de synthèse, p.5

Après 1991

Les abus ont été révélés en mai 1991 aux responsables internes et à des représentants de l'Église, mais pas à la communauté ni au public. Le couple Rousseau a été évincé, mais la sauvegarde des Fondations a primé sur le secours aux victimes, restées oubliées près de trente ans, jusqu'en 2019.

En 1991, après la révélation des abus sexuels qui ont entrainé l'éviction du couple Rousseau, le silence est tombé sur les victimes qui sont restées oubliées jusqu'en 2019.

— Rapport de synthèse, p.5

Cette confusion au profit du spirituel engendre aussi la sacralisation de la communauté. Sa défense a toujours été prioritaire dans l'histoire des FMN et de Fondacio. En 1991, c'est la sauvegarde des Fondations qui l'a emporté sur le secours aux victimes ; en 2008, c'est l'oubli du respect dû aux personnes qui a transformé une succession délicate en une crise aigüe et longue.

— Rapport de synthèse, p.12

La révision menée ensuite, de bonne foi selon la commission, n'a pas rompu avec l'idée que Rousseau détenait un « charisme » : son intuition fondatrice reste perçue par certains comme un héritage. La communauté n'est donc pas encore sortie des « années Rousseau », ce qui entretient la confusion entre spirituel et temporel.

Malheureusement, la communauté n'a pas pu faire le deuil de l'intuition fondatrice de J-M. Rousseau qui continue à être une référence aujourd'hui encore dans l'esprit de certains. Les efforts qui sont faits pour lui rester fidèles sont clairement perceptibles mais génèrent de la confusion en empêchant de traiter les problèmes qui se posent au juste niveau. C'est particulièrement vrai dans le domaine temporel enserré par des principes spirituels déviés qui ne permettent pas de trouver la bonne réponse concrète.

— Rapport de synthèse, p.5

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