Affaire abbé Pierre : « Tout l'épiscopat savait alors que c'était un « grand malade mental » »

L'exploitation d'archives inédites par Axelle Dolino-Brodiez apporte un nouvel éclairage.

  Semaine du 19 au 25 octobre 2026 (article 2/5)  

Emmaüs (22) Abbé Pierre (41)

Deux ans après les premières révélations de La Vie sur les agressions sexuelles commises par l'abbé Pierre, Axelle Dolino-Brodiez, directrice de recherche au CNRS, publie avec Bruno Dumons « J'ai un très grand secret à vous dire. » L'abbé Pierre, au creux des archives (Cerf, 2026). Les deux historiens ont eu accès à des archives inédites : celles du Vatican, du Centre national des archives de l'Église de France et des Renseignements généraux, ainsi que le dossier médical du fondateur d'Emmaüs. Dans cet entretien, elle explique que l'Église suivait l'abbé Pierre de très près dès 1954 et qu'elle a multiplié les stratagèmes pour le contenir, sans y parvenir. Selon elle, tout l'épiscopat savait qu'il était « un grand malade ».

[La Vie] Cela contredit l'idée que l'Église ne serait pas intervenue et aurait laissé l'abbé Pierre agir à sa guise…

[Axelle Dolino-Brodiez] Exactement. En réalité, l'Église a mis en place beaucoup de stratagèmes pour l'écarter. Elle l'a fait interner six mois en hôpital psychiatrique avec un traitement de cheval ; il s'en est remis. Elle a essayé de l'envoyer en poste au Sahara, ce à quoi il a échappé. Elle a tenté de le cantonner dans sa maison en Normandie, d'où il a fini par partir. Elle a voulu lui imposer une demande d'autorisation pour chaque déplacement, consigne qu'il a peu à peu ignorée.

Elle a aussi essayé d'obtenir des mesures assez drastiques de condamnation par l'évêque de Grenoble, qui a tergiversé et renvoyé la balle à l'épiscopat… Avec ses moyens, ses contradictions et sa peur panique du scandale, l'Église a tenté de contenir l'abbé Pierre, mais cette démarche s'est soldée par un échec.

De plus, nous avons les preuves que tout l'épiscopat a été informé à plusieurs reprises et savait que l'abbé Pierre était « un grand malade », comme l'écrivent des hauts dignitaires de l'Église. Ces derniers savaient peut-être aussi dès les années 1950-1960 qu'il était un pervers incapable de se contrôler et qu'il était impossible de l'inviter à parler dans un diocèse sans qu'il soit surveillé d'extrêmement près.

[La Vie] Vous avez d'ailleurs réussi à mettre la main sur son dossier médical. Qu'y trouvez-vous ?

[Axelle Dolino-Brodiez] J'ai insisté auprès d'Emmaüs International pour obtenir ce dossier. Bien que parcellaire, il recèle suffisamment d'éléments pour affirmer que l'abbé Pierre n'était pas schizophrène, comme cela a parfois été prétendu. En revanche, il était sans conteste bipolaire.

De l'avis du psychiatre que j'ai consulté, il était précisément un psychotique, un névrotique et un pervers, ce qui en faisait un patient extrêmement complexe à traiter. Il a reçu pratiquement tous les traitements possibles à l'époque : médications chimiques, électrochocs et psychothérapies, en plus d'un suivi psychiatrique. Ses ordonnances révèlent qu'il prenait des benzodiazépines dès leur apparition, des antidépresseurs, du lithium… L'abbé Pierre lui-même s'est ainsi soigné pour sa bipolarité.

Outre le terrain génétique prédisposant à développer un trouble comme la bipolarité, les facteurs déclenchants résident dans les traumatismes d'enfance. Comme on l'a appris, il a subi des attouchements homosexuels au moins à deux reprises ; il a développé très tôt un rapport extrêmement perturbé à la sexualité, essayant de s'émasculer à 5 ans ; il a eu au moins deux amours homosexuelles obsédantes, qui l'ont rendu fou, dépressif et malade pendant des années.

S'ajoute le traumatisme de la tante Louise, condamnée en 1920 pour le meurtre de son mari (son corps est retrouvé dans une malle). L'affaire, très médiatisée, a été un choc absolu pour la famille Grouès… Cela apporte un autre éclairage sur l'abbé Pierre et sa maladie, sans viser à l'excuser.

— La Vie

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