Témoignage du père Nicaise, victime d'un prêtre à l'âge de 7 ans
Il vient de publier « Mon cahier de gaucher : L'enfance trahie ».
Le père Stéphane Nicaise vient de publier Mon cahier de gaucher : L'enfance trahie, aux éditions du Cerf. Voici la transcription des questions auxquelles il répondait pour le diocèse de la Réunion.
Qui êtes vous ?
Stéphane Nicaise jésuite — compagnie de Jésus —, ordre fondé par Saint Ignace de Loyola. Et j'ai une spécificité aussi : je suis anthropologue. Je suis revenu [à la Réunion] en 1989, donc ça doit faire 37 ans, mais j'avais déjà vécu à la Réunion au début des années 1980.
Pourquoi avoir écrit ce livre maintenant ?
On a beaucoup entendu parler dans l'église du phénomène des abus ; il y a eu un grand rapport d'une commission indépendante, la CIASE. Et il se trouve qu'en octobre 2020, je suis sorti de ce qu'on appelle une amnésie traumatique totale, du viol que j'ai moi-même subi à 7 ans par l'aumônier scout de la troupe dans laquelle j'étais. Et pour rendre claire cette réalité d'amnésie traumatique totale — par amnésie on entend oubli — mais il faut imaginer que le système humain est bien fait pour nous protéger et que c'est comme si, dans une centrale nucléaire où il y a une explosion, pour que ne se répande pas l'irradiation, on coule dessus un immense dôme de béton, de fer etc pour s'assurer que rien ne sorte. L'amnésie traumatique totale a permis à l'enfant que j'étais de continuer sa vie sans avoir du tout conscience de ce que j'avais subi. Et et du coup, quand s'est fait la sortie à 61 ans, c'est assez catastrophique. Et d'un seul coup vous rejoint et de manière violente, la violence de ce viol, que vous n'aviez jamais soupçonné.
Vous parlez d'un véritable tsunami, d'un bouleversement total. Comment vivez-vous les choses à ce moment là ?
J'ai envie de dire dans un premier temps, c'est d'être complètement sonné. Perdu. Il faut le temps pour tout simplement comprendre ce que c'est. Je sais bien ce qui est un viol ! Mais qu'est-ce que ça veut dire un viol à 7 ans ? Et puis qu'est-ce que ça a changé ? Est-ce que le Stéphane, le petit Stéphane d'après le viol est encore le même que le Stéphane d'avant ? Et puis comment cela va influencer toute la suite, sans qu'il en ait conscience ? Ses choix, l'orientation de sa vie. Et le danger à ce moment-là, le piège, c'est de se dire : « Je n'étais pas en toute liberté pour poser mes choix et en particulier le choix de la vie religieuse, le choix du sacerdoce, où était ma liberté » ? Dit autrement « qu'est-ce que je fuyais ? » Se poser la question à 61 ans, grosso modo l'essentiel du parcours est fait. Et puis c'est pas simplement ça : c'est qu'un suivi psychiatrique, psychologique, des examens neurologiques me révèlent des éléments qui me constituent, que je n'avais jamais soupçonnés. Ce qu'on peut résumer sous une expression, les troubles du neurodéveloppement, qui sont ni plus ni moins des troubles mentaux. Faut le porter à 61 ans. De se savoir d'un seul coup neuroatypique HPI, dys, traits autistiques, traits de bipolarité, TDA. Et de se dire qu'il y a quand même une part d'étonnement : comment j'ai vécu avec tout ça ? Sinon au prix d'un exercice épuisant. De m'adapter aux autres, de paraître comme les autres, parce que si j'avais vécu toutes ces caractéristiques mentales je n'aurais pas eu le comportement de Monsieur tout le monde. Et là, il y a une obligation qui s'est imposée, d'être comme les autres, parce que sinon on est exclu.
Qu'est-ce qui a déclenché l'écriture de ce livre ?
Alors, là aussi, c'est de l'inattendu. En décembre 2025, j'ai eu un accident de moto qui se solde par une fracture de la clavicule droite. Et donc je ne peux plus écrire la main droite pendant un certain temps, 3 mois. Et d'un seul coup, je me souviens que enfant, je suis un gaucher, je suis né gaucher. Et que puisque je ne peux plus écrire de la main droite, puis je suis un peu immobilisé quand même, je me prends au jeu, je me lance un défi : prends un cahier et retrouve ton écriture de la main gauche. Et pendant 3 mois, il n'y a pas un jour où je n'ai pas écrit trois ou quatre pages. Mais cette écriture au départ est une sorte d'exercice simplement pour retrouver l'habileté de l'écriture de la main gauche. Il n'y a pas de thème préconçu. Il n'y a pas de plan, il n'y a pas de schéma. Et en fait, il y a un phénomène assez fort, c'est-à-dire que de jour en jour, me vient un thème. Un peu comme une réminiscence, une mémoire de quelque chose. Et je me pose pas la question, jour après jour, d'une continuité. Sauf que de fait, s'est établie une continuité. Et évidemment, elle s'organise autour du trauma que j'ai subi. Et au bout d'un moment encore, je me dis : mais ça m'aide. Ça m'aide tout simplement à mettre des mots, à nommer. Et j'ai très vite l'idée que beaucoup de victimes, n'ont pas l'occasion de faire ce travail, n'ont pas la capacité tout de suite de nommer, et que mon écrit est d'abord pour eux, pour les inciter, pour leur dire : mais si c'est possible. Je ne dis pas qu'il faut faire comme moi, prendre son cahier, mais osez, osez exprimer des choses.
Pourquoi est-ce si difficile de parler ?
La victime s'enferme dans un cercle infernal qui a 3 dominantes : le doute, la culpabilité et la honte. Le doute : est-ce que ça m'est vraiment arrivé ? Est-ce que ce n'est pas mon imaginaire qui travaille ? La culpabilité : le prêtre qui a eu des actes sexuels vis-à-vis de moi, est-ce que je ne l'ai pas provoqué ? Est-ce que je ne l'ai pas excité ? Et puis, est-ce que moi-même, je n'ai pas pris un certain plaisir ? Troisième, la honte : on ne parle pas de ces choses-là. Qui se sent assez libre pour parler de sa sexualité ? De ses relations sexuelles avec un autre ? Il y a une espèce de tabou sur la sexualité dans notre société, dans notre culture. Donc ça pèse lourd ça.
Qu'est-ce qui peut aider les victimes à sortir de ce cercle infernal ?
A oser. Et dans le oser, il y a tout simplement à prendre vraiment en compte, en considération, ce que ça produit encore dans notre vie quotidienne, ce qui maintient la victime dans une ambivalence permanente et épuisante. Pouvoir se dire à soi-même : non, je n'ai pas imaginé. Preuve en est que ça garde une telle emprise sur moi que je ne peux pas en douter. Culpabilité : non, je suis un mineur, j'étais un mineur, j'étais un enfant. En aucune façon on ne peut m'attribuer une responsabilité. Toute la responsabilité revient à l'adulte. Alors peut-être, avec l'évolution du temps, on est aussi dans une société aujourd'hui où il est plus facile de parler de sexualité. Après tout, c'est un phénomène naturel, humain, etc. Avec aussi un ajout, c'est-à-dire : ce n'est pas pour rien que j'utilise le mot de viol ;habituellement, on utilise le mot d'abus. Mais je trouve qu'abus, c'est gentil. J'ai abusé de chocolat. Bon, j'ai un peu abusé de toi. Alors que le viol, qu'on réduit trop vite à la pénétration physique — donc là on est bien dans la sexualité — c'est beaucoup plus que ça ! C'est la pénétration au sens fort de l'intimité de l'enfant, intimité en train de se construire. C'est-à-dire que ce viol de l'intimité tord tout. Vient empêcher, vient modifier, le développement normal de cette intimité. Et tu parlais de tsunami tout à l'heure : c'est de l'ordre tsunami. Cet enfant, ne va plus se développer de la manière dont il a commencé à se développer, quand je dis développer structurer, structurer son mental, structurer son émotivité, son affectivité. Comment va-t-il pouvoir après vivre une affectivité paisible sans avoir une espèce de crainte intérieure que ça puisse devenir une nouvelle cause d'abus ? Donc c'est tout ça.
Que signifie le cléricalisme que vous dénoncez et quelles formes prend-il à la Réunion ?
Je refais le lien avec le rapport de la CIASE, qui le dit d'une autre manière en utilisant le terme de systémique. Autrement dit, l'ampleur colossale des abus que des prêtres ont eu sur des enfants n'est pas attribué qu'à des déviances personnelles ; c'est pas simplement quelques moutons noirs dans la bergerie. La manière dont l'Église les a positionnés dans un statut en hauteur si je puis dire fait qu'ils avaient toute liberté, si je puis dire. Peut-être que ça leur paraissait normal vu leur position de pouvoir abuser d'enfants. Et la CIASE a parlé de systémique pour dire que c'est l'institution qui est à remettre en cause dans ses fonctionnements, dans sa manière de former le clergé, et de ne pas l'installer dans une toute-puissance, ce qui est le cas. Ce cléricalisme, il transpire aussi chez chez un certain nombre de laïques en responsabilité : là aussi, il faut leur obéir. C'est eux qui ont le pouvoir, etc. Donc c'est ça le cléricalisme.
Comment prendre conscience de ce problème et en sortir
Alors en un mot, il y a la formation. Comment forme-t-on aujourd'hui les prêtres ? Est-ce qu'on les maintient dans cette idée que ils sont au-dessus de la masse ? Ils ont un pouvoir, ils exercent un pouvoir. C'est eux qui décident si tu peux recevoir au pas le sacrement. Est-ce qu'on ne pourrait pas imaginer, et c'est l'idée de la synodalité, Qu'on en discute ensemble, clergé, laïques. Et ce n'est pas une discussion comme ça à bâton rompu : on mène un discernement. Discerner, c'est : qu'est-ce que l'esprit nous inspire ? Est-ce qu'on laisse une place à l'esprit dans notre vie chrétienne pour nous inspirer des comportements ? C'est énorme ! On ne le vit pas. Donc d'un côté, il y a un cléricalisme qui ne pourraient être compensé que par de la synodalité et peut-être dans le meilleur des cas, le faire disparaître.
Cette expérience vous a t-elle éloigné de Dieu ou, au contraire, rapproché de Lui ?
Ce n'est pas ma relation au Christ qui est remise en cause. Et ça étonne beaucoup de gens qui ont lu le manuscrit avant qu'il soit publié : « mais comment tu restes autant attaché au Christ ? » Le fondement de notre foi, ce n'est pas une institution, c'est une relation. C'est d'avoir été touché et de le demeurer. Touché par cet amour du Christ. Il a été jusqu'à donner sa vie pour moi. Ça, ça n'a pas été affecté. Ce qui a été affecté, c'est l'Église, dont le rôle est de nous amener à cette connaissance du Christ, à cette communion avec le Christ. Elle n'existe pas pour elle-même l'Église. Sauf que comme toute institution, elle a ce travers d'exister pour elle-même, de se protéger. On voit bien sur ces affaires d'abus : il y a eu quelques années d'agitation autour, mais qu'est-ce qu'il en reste aujourd'hui ? Qu'est-ce qu'on a mis en place concrètement comme accompagnement, suivi, proposition de cheminement spirituel à des victimes ? Moi-même là je pars en métropole dans l'idée d'en trouver un peu. Tous ceux que j'interroge me disent : « ah oui on a fait ça en telle année et cetera, mais maintenant il n'y a plus ». Alors moi, faut pas me raconter d'histoires ! Ce qui reste fondamental et structurant pour ma foi, c'est que le Christ nous rejoint.
Marie est-elle présente à vos côtés dans cette épreuve ?
C'est cette personne du Christ. Marie n'est pas absente, mais elle est pour moi à sa juste place. Elle n'est pas Dieu. Elle m'inspire. Sa manière de s'en remettre à Dieu m'inspire. En même temps, Marie, elle a besoin de vérifier. Quand l'ange lui dit t'es enceinte… Et puis Marie, la figure qui a beaucoup d'importance pour moi, c'est Marie au pied de la croix. Ce n'est pas dit dans l'Evangile, mais je l'imagine debout, Les yeux ouverts. Elle ne lâche pas des yeux son fils en train d'agonir. Et je lui prête. Un refrain intérieur. Il n'arrête pas là. Il n'arrête pas là. Cette conviction que ça ne peut pas s'arrêter au vendredi saint. Et que du coup, elle est le premier témoin de la résurrection. Sauf que pour moi, pour l'instant, le chemin jusqu'à la résurrection n'est pas évident. C'est pour ça que je disais que je reste dans le samedi saint. Je reste dans la mort. Et cette mort n'est pas que théorique. Elle peut devenir réelle.
Dans les moments de grande souffrance, y-a t-il encore de l'espérance ?
Il faut être très concret. Quand je suis dans le dur, c'est concrètement l'insupportabilité : il faut que ça cesse. Il n'y a pas un petit coup de violon pour me dire mais t'as l'espérance d'être sauvé ! Non, je suis dans le dur. Je suis dans le dur. Et à ce moment-là, il n'y a pas d'autres considération que de se dire : comment on arrête ça ? Et comment on arrête ça de manière définitive ? On pourrait arrêter ça temporairement en se shootant un peu plus de médicaments mais ça n'empêchera pas de nouvelles manifestations de ce qui est cette souffrance insupportable. Alors, et je le dis avec beaucoup de simplicité, parce que c'est une manière aussi de dire ce que vivent beaucoup et qui vont jusqu'au bout, de se suicider. Non pas parce que je recherche la mort. Mais parce que je veux que ça s'arrête définitivement. Il faut entendre définitivement. Je ne veux plus jamais traverser cette souffrance psychique. Alors je vais au pont Wilson. J'ai failli le faire. Alors la question, c'est pourquoi je l'ai pas fait ? Je sais pas si c'est l'espérance. Ou peut-être, sans que je puisse en rendre compte, une présence qui m'a retenue. C'est pour ça que plusieurs fois dans le livre, elle est venue spontanément « le tout autre ». C'est évident que c'est le Christ pour moi. Tu étais là parce que concrètement, je n'ai pas été jusqu'au bout de l'acte suicidaire. Il n'y a pas de discours. C'est après coup, dans une forme de relecture, je peux me dire : tu étais là et je ne le savais pas.
Quel message aimeriez-vous adresser aux victimes ?
Il y a une possibilité qui peut s'offrir à chacun de ne pas aller à l'irréparable. Parce que ça ne résoudra rien. Comment, avec tout ce poids de souffrance, aller vers un apaisement ? En faire paradoxalement une force. Une force pour vivre autrement. Pour Découvrir une liberté insoupçonnée qui me permet aussi de témoigner d'une appropriation de l'évangile qui est différente. Et quand je dis appropriation de l'évangile différente, c'est relation avec le Christ. C'est lui qui m'en a sorti, personne d'autre. Pas l'Église, c'est le Christ. C'est cette relation depuis l'enfance que j'ai avec Jésus le Christ. Et qui n'a jamais été altérée par la traversée de cette souffrance.
Avez-vous un message à faire passer à l'Église et à ses dirigeants ?
Je ne pense pas comme une interpellation, c'est là aussi cette liberté de dire les choses. Vous me parlez de synodalité, moi je vous réponds au cléricalisme. Tant que vous tolérez le cléricalisme, il n'y aura pas de synodalité. Vous me parlez de miséricorde pour les bourreaux. Ce n'est pas audible pour moi. C'est pas audible, d'autant plus que à part prier pour les victimes, vous ne faites pas grand-chose. Voilà, c'est plus d'être dans un langage direct. Voilà ce que moi je ressens. Maintenant vous en faites ce que vous voulez. Je ne vous donne pas de leçon. Je n'interpelle pas, « il faudrait que… ». Non, je dis voilà comment je le vis moi. Et puis, je ne serais pas étonné qu'il y a beaucoup de victimes qui le vivent comme ça. Alors vous faites quoi ?