Dans cette enquête, Héloïse Robert recueille les témoignages d'une dizaine de religieuses et moniales, encore en vie consacrée ou parties, qui décrivent des abus de pouvoir et des violences psychologiques dans leurs communautés. Fort heureusement, toutes le communautés ne sont pas concernées… mais suffisamment le sont pour que ces témoignages dépassent des cas individuels et révèlent des problèmes courants dans les communautés religieuses dysfonctionnelles.

Des violences « organisationnelles »

Là-bas, à Geiranger dans l'ouest du pays, Brigitte affirme avoir été victime de viols : « Je n'ai rien vu venir. J'étais si faible physiquement que je n'ai pas pu me défendre. » Bien plus tard, elle comprend que cette destruction physique découle d'une destruction psychologique antérieure : « Il m'a fallu du temps pour ouvrir les yeux. Ma psychologue m'a fait prendre conscience que cela avait un lien avec les excès d'autorité et la maltraitance que j'avais vécus en France. »

Pour autant, dans les communautés déviantes, les violences psychologiques sont présentées comme des violences « organisationnelles », observe Véronique Margron, dominicaine et ancienne présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France, de 2016 à 2025 : « C'est pensé comme si c'était la norme. »

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L'argument spirituel

Quant à sœur Marie-Gabrielle, elle a longtemps ignoré les comportements impudents déguisés sous le sceau de la foi : « J'étais déterminée à tout accepter comme venant de la volonté de Dieu, et je pensais que cela allait me faire grandir en sainteté. » Des femmes se voient blessées par leurs sœurs, la promesse d'une nouvelle famille devenant, pour certaines, une « descente aux enfers ».

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Dans une communauté religieuse, l'argument spirituel est toujours mis en avant. Si ça ne va pas, c'est parce qu'on n'a pas la foi ; si on souffre, c'est rédempteur. Il n'y a aucune prise en compte du psychisme des personnes ; le mal-être n'existe pas."

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Le conformisme écrasant

En septembre 2025, Sophie (le prénom a été modifié), sœur apostolique de Saint-Jean pendant trente-trois ans, a quitté cette communauté, qui traverse une crise interne majeure. Aujourd'hui âgée de 55 ans, elle se remémore ce conformisme qui la terrorisait : « Je me souviens d'avoir caché des gastros à ma communauté, car il ne fallait pas déranger les autres. J'avais peur de sortir de l'obéissance. »

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Le manque de repos

Consacrer sa vie à la religion n'est pas reconnu comme un métier. Pas de contrat, pas de règlement, pas de code du travail. Pour le sociologue Alexandre Pieroni, c'est là que réside le problème : « L'Église est un lieu de don de soi, et c'est rarement contractuel. Mais s'il n'y a pas de contrat, il n'y a pas de limites, donc pas de dépassement ni de burn-out. » Une particularité qui n'a fait que s'accentuer depuis la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l'État : « Reconnaître la vie religieuse comme un travail, c'est inclure la dimension prud'homale. Et devoir payer des dédommagements, l'Église n'y est pas favorable. »

Les religieuses encaissent, Véronique Margron le reconnaît : « Le repos devient presque culpabilisant. »

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La difficulté de partir

Ensuite naît souvent un sentiment de trahison : « C'est très difficile, car nous avons prononcé nos vœux perpétuels. Partir est une infidélité. C'est ce qui a été le plus dur pour moi », confie sœur Anne.

Alors, le dernier obstacle surgit, celui du départ. Partir, c'est tout recommencer à zéro. Parfois sans un sou, comme Brigitte : « On m'a acheté un billet pour prendre le train jusqu'à Lille. Mis à part mon habit, je n'avais rien d'autre. » D'autres peuvent solliciter une prestation financière lors de leur sortie, à l'instar de Sophie. Mais, dans une vie consacrée, la notion de prix disparaît ; elle ne demande que 4 000 euros. Une telle disparité n'a rien d'anormal aux yeux de l'Église : « Chaque congrégation est autonome, pour le meilleur et pour le pire, explique Véronique Margron. Lorsqu'une religieuse sort, il est simplement demandé que la congrégation veille à l'équité et à la charité. Ce qui veut tout et rien dire. »

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