Abus sexuels dans l'Église : peut-on employer le mot « systémique » ?
Les nombreux commentaire de cette semaine, à la suite des déclarations du pape.
<< Semaine du 28 septembre au 4 octobre 2026 (article 4/13) >>
- https://eglise.catholique.fr/conference-des-eveques-de-france/textes-et-declarations/520388-assemblee-pleniere-des-eveques-de-france-reconnaissance-de-la-responsabilite-institutionnelle-de-leglise-dans-les-violences/
- https://www.ciase.fr/medias/Ciase-7-fevrier-2022-Reponse-Ciase-Academie-catholique-de-France.pdf
- https://bsky.app/profile/hieronyme.bsky.social/post/3mwq526bk3c2k
- https://www.la-croix.com/religion/abus-l-eglise-est-elle-vraiment-sortie-de-la-systemie-20260929
- https://www.lavie.fr/christianisme/trois-ans-apres-sa-creation-le-tribunal-penal-canonique-national-dresse-un-premier-bilan-103407.php
- https://www.lavie.fr/christianisme/eglise/jai-ressenti-un-truc-que-jaurais-jamais-imagine-apres-leur-rencontre-avec-le-pape-des-victimes-racontent-105783.php
- https://www.la-croix.com/religion/ia-abus-laicite-les-messages-de-leon-xiv-dans-l-avion-du-retour-20260928
- https://www.adista.it/articolo/76399
- https://www.facebook.com/pgoujon/posts/pfbid02niGLKexnmo3P7N5Z57gMCSaxYLPstq2D8CPcJbMZUMNdv4x6HyHvrfwXMvwwrJKil
- https://www.facebook.com/story.php?story_fbid=28850541814634752&id=100003169506528&rdid=HwhGaewCjHiKhKSS
- https://www.la-croix.com/a-vif/la-verite-sur-les-violences-sexuelles-systemiques-dans-l-eglise-doit-produire-des-effets-20261001
Le dimanche 27 septembre 2026, à Lourdes, Léon XIV a reçu à huis clos sept personnes victimes de violences sexuelles dans l'Église. À la sortie, cinq d'entre elles ont affirmé qu'il avait reconnu avec elles le caractère systémique de ces violences. Le lendemain, dans l'avion du retour, le pape a préféré une autre formule.
L'écart paraît mince. Il touche pourtant au cœur du débat ouvert par la Ciase : la responsabilité incombe-t-elle à des individus et à quelques structures, ou à l'institution dans son ensemble ?
Un mot qui a une histoire dans l'Église
La Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (CIASE), présidée par Jean-Marc Sauvé de 2018 à 2021, a été chargée d'enquêter sur les crimes sexuels commis au sein de l'Église catholique en France depuis 1950. Son rapport, rendu en octobre 2021, évalue à 330 000 le nombre de victimes dans l'Église de France pour la période considérée. Il formule 45 recommandations, dont la suivante place la responsabilité « systémique » de l'Église au premier plan.
Recommandation n°24 : Reconnaître la responsabilité systémique de l'Église. À ce titre, examiner les facteurs qui ont contribué à sa défaillance institutionnelle. Reconnaître que le rôle social et spirituel de l'Église fait peser sur elle une responsabilité particulière au sein de la société dont elle est partie prenante.
Le 5 novembre 2021, les évêques de France ont reconnu la responsabilité institutionnelle de l'Église et repris ce vocabulaire à leur compte. Voici comment ils définissent la dimension systémique :
Reconnaître la dimension systémique de ces violences : au sens où elles ne sont pas seulement le fait d'individus isolés, mais ont été rendues possibles par un contexte global. Des fonctionnements, des mentalités, des pratiques au sein de l'Église catholique ont permis que ces actes se perpétuent et ont empêché qu'ils soient dénoncés et sanctionnés.
— CEF
Ce que « systémique » veut dire
Le terme prête à confusion. Systémique ne signifie pas systématique, ni volontairement organisé : il désigne des fonctionnements qui, sans avoir été voulus comme tels, ont permis aux abus de se perpétuer et ont empêché de les dénoncer. D'une certaine manière, cela revient à dire que l'institution n'est pas parfaite, et qu'il existe en son sein « des structures de péché » qu'il s'agit de repérer puis de corriger.
La Ciase en a souligné l'enjeu concret dans sa réponse du 7 février 2022 à l'Académie catholique de France : tout dépend de la nature du problème, puisque c'est elle qui détermine ce qu'on peut faire pour éviter qu'il se reproduise.
Au demeurant, il ne faut pas se méprendre sur la portée du caractère « systémique » des abus. Si ceux-ci n'étaient que la conséquence d'éléments inévitables (brebis galeuses, facteurs externes comme l'évolution des mœurs…), il n'y aurait en réalité pas grand-chose à faire pour en prévenir la réitération. Mais si un problème est systémique, une modification du système peut améliorer la situation
Un internaute en donne cette formulation : « Je dirais que systémique ne veut pas dire intentionnel, organisé, mais relève des angles morts que l'organisation maintient, par faiblesse, aveuglement ou intérêt » 🡵.
Reconnaître le caractère systémique des violences revient donc à admettre qu'une partie du problème tient au système, et qu'on peut agir sur lui.
A Lourdes, la rencontre de Léon XIV avec sept victimes
Certains prédisaient une rencontre « ratée ». Et pourtant, les sept personnes victimes reçues par le pape à Lourdes, dimanche 27 septembre, sont ressorties bouleversées par leur entretien avec Léon XIV. D'abord par la qualité rare de son écoute, ensuite par le fond de son propos. Elles ont été unanimes à dire qu'il avait reconnu avec elles la dimension systémique de la crise des abus dans l'Église 🡵.
Au-delà de son écoute attentive de chaque histoire, Léon XIV aurait partagé sa vision du caractère systémique des violences sexuelles dans l'Église catholique. Jérôme Guillement raconte : « De son point de vue, les agresseurs sont des individus, mais ce qui permet que les agresseurs continuent, c'est la systémie. » Si ces propos étaient confirmés par Rome, il s'agirait d'une étape décisive dans la lutte contre l'emprise et les violences, l'adjectif « systémique » étant encore très souvent rejeté au sein de l'Église. Une reconnaissance par le pape lui donnerait donc un poids nouveau en termes de reconnaissance. Le propre porte-parole de la conférence des évêques de France, Pierre-Antoine Bozo, avait déclaré vendredi sur France Info : « Je pense vraiment qu'on est sortis de la dimension systémique. »
« Certes, le moment était vraiment fort, au-delà du rationnel, a ajouté Olivier Mardi_, mais on a aussi senti que le pape est un juriste, un canoniste. Il a travaillé avant, et il va travailler après. J'ai perçu que c'était un homme engagé et aussi décidé. Il nous a beaucoup parlé de l'institution. »_
Léon XIV semblait également conscient de la nécessité de transformer une culture en profondeur, ce qui ne peut se faire que sur le temps très long. « Il n'est pas dupe, il sait que les faits vont continuer et qu'il faut rester vigilants », a conclu Olivier Mardi.
D'après les personnes victimes qui l'ont rencontré, le pape avait également travaillé en profondeur l'état des lieux de la gestion des abus en France, et connaissait parfaitement l'état du travail de l'Église catholique dans le pays : la Ciase, l'Inirr, la CRR, le TPCN.
Il a souhaité souligner que la France était en avance, mais aussi qu'il restait beaucoup à faire, et que les évêques français devaient s'engager. « Pour lui c'est le début d'un chemin, et il veut le faire avec nous », a dit Olivier Mardi. Le pape aurait enfin salué l'engagement des personnes victimes, et les auraient encouragées à continuer, car « il ne pourra pas y arriver tout seul ».
— La Vie
Dans l'avion du retour
Dans l'avion qui le ramenait à Rome, lundi 28 septembre 2026, le pape est revenu sur cet échange. Interrogé sur le caractère « systémique » des violences, il a nuancé : il préfère dire que certaines organisations de l'Église ont parfois pu être abusives en tant que système. Cette nuance de taille a fait réagir et douché certains espoirs du côté des victimes.
Dimanche 27 septembre, Léon XIV a rencontré à huis clos sept personnes victimes de violences sexuelles dans l'Église. En conférence de presse, celles-ci ont affirmé que le pape avait reconnu le caractère « systémique » de ces violences. « Est-ce bien le cas ? Considérez-vous que les violences sexuelles dans l'Église sont systémiques ? », lui a-t-on demandé dans l'avion. Le pape nuance. Il admet que certaines structures ecclésiales ont pu « faire système », mais il n'étend pas ce diagnostic à l'Église entière.
« Je dirais, sans vouloir contredire qui que ce soit, et parce que je pense que c'est très important, que je voudrais d'abord rappeler qu'en rencontrant ces sept victimes, je leur ai demandé de m'aider à faire connaître aux autres victimes ma volonté, ainsi que celle de l'Église, de les écouter et de cheminer avec elles dans leur recherche de guérison, en reconnaissant la douleur provoquée dans leur vie par les situations d'abus », a dit Léon XIV.
« Plusieurs d'entre elles ont parlé d'abus systémiques. Personnellement, je préfère l'exprimer différemment, même si j'ai effectivement parlé de certaines organisations au sein de l'Église qui, parfois, ont pu, si vous voulez, être abusives en tant que système », a précisé le pape.
Pour justifier cette distinction, Léon XIV rappelle que les violences sexuelles sont « avant tout un problème humain ». Commises dans l'Église, elles prennent selon lui « une tout autre dimension », parce que « la vie de foi des personnes est profondément blessée, et parfois même détruite ». Il en conclut que l'Église a une « responsabilité particulière », celle d'accompagner les victimes dans leur « recherche de guérison ». Il dit avoir tenu ce double discours devant les sept victimes : l'Église a pu, « à certains égards, être considérée comme responsable », mais elle peut aussi « jouer un rôle important » pour les aider à guérir.
— La Croix
Nous venions de vivre quatre belles journées avec le successeur de Pierre en France. Malheureusement, dans l'avion du retour, un mot du Saint-Père a mis par terre l'espérance et la confiance que les victimes d'abus en tout genre commençaient à placer en lui. Sans vouloir « contredire qui que ce soit » [ce qui serait un mensonge car les cinq victimes de Lourdes l'ont bel et bien entendu], il a pris ses distances avec une lecture d'un phénomène « systémique » qu'il préfère exprimer d'une autre manière. Et cette autre manière est incompréhensible car quelle victime va vouloir demander à l'Église sa guérison puisque c'est par elle qu'elle a été blessée ? C'est contradictoire. On sent donc que le haut-clergé, celui qui ne veut pas entendre parler de systémie et de mise en cause de leur couverture des abus, est passé par là. La détermination affichée la veille de tout faire pour que le mal subi par les victimes ne se reproduise pas pour d'autres grâce à la collaboration des victimes et de leurs associations se retrouve nuancée d'une façon qui emberlificote ses paroles.
[…]
Après leur avoir ouvert son cœur, comme ils l'ont ressenti et dit, en faisant un pas de côté, le pape Léon vient de ruiner l'espoir qu'il avait su créer.
Réaction du père Patrick Goujon
Systémique, ou pas? Quand j'ai entendu les prises de parole des victimes, dont je ne remets pas en cause la sincérité, après leur rencontre avec le pape à Lourdes, je me suis dit qu'on aurait un correctif sans tarder. Je n'avais pas pensé à l'avion! On peut imaginer un échange entre le pape et la CEF à la suite de ces propos rapportés. On peut aussi - mais c'est une hypothèse - lire que 1. Le pape ne conteste pas (comme il le déclare « je ne contredis personne », donc, il ne dément pas…) mais nuance pour la simple raison qu'aucune conférence épiscopale n'accepte ce diagnostic. En reconnaissant pleinement le caractère systémique, le pape se serait coupé de bien trop d'évêques. On peut penser qu'il n'a pas fait le bon choix, mais il me semble qu'il se ménage ainsi la possibilité d'avancer, ce qui, avouons-le, dans l'Église, n'est pas simple, même lorsqu'on est pape (qui n'a pas le pouvoir effectif que la mise en scène pontificale nous laisse croire). Il sait que seuls les évêques sont les bras de son action, et encore, difficilement. Il faudra donc les convaincre, en tout cas, je l'espère. En avançant ce qu'il a dit dans l'avion, il fait un pas en avant, mais qui, vu depuis la France, dans la perspective de la CIASE, des associations de victimes, des évêques (rares…) qui ont compris et qui sont déterminés, et de bien du monde, est un pas en arrière, voire pire. Je comprends la colère de beaucoup de gens. J'espère que, dans les années à venir, le pape pourra avancer vers une plus grande clarté et, avec d'autres, faire la vérité. Alors que je suis souvent désemparé face à l'attitude de l'Église sur ce sujet, et que je trouve regrettable ce pas en arrière, j'avoue, sur ce point, conserver une lueur d'espoir, non pas grâce à Léon XIV en lui seul, mais grâce à toutes celles et tous ceux qui ne lâchent pas, ne cèdent ni sur les analyses ni sur l'action pour protéger toute personne des risques d'agressions, et les témoins, survivants aux agressions subies et trop souvent encore aggravées par le déni ecclésial. En cela, les propos de Bozo, qui représentent la CEF, me paraissent plus graves, car ils nourrissent le déni, si ce n'est le mensonge.
Réaction de Marie Derain de Vaucresson au message du père Patrick Goujon
Il manque une perspective […], celle des instances qui pendant 5ans ont mis le pied dans la porte et fait avancer la prise de conscience malgré tout… notamment de certains évêques, au delà d'avoir apporté reconnaissance et réparation bien au delà des près de 4000 personnes concernées directement par les 2 instances . Je suis bien placée pour savoir que les vents contraires étaient forts et nombreux, que certains Evéques n'ont pas bougé d'un millimètre, et que ce sont ceux là qui en ont fait reculer d'autres pendant que certains s'accrochent, y croient et s'engagent. La nouvelle gouvernance de la CEF a été élue dans ce contexte et ça se sent, dans les décision et l'action, dont ne pas poursuivre avec l'inirr.
Ce qui est navrant c'est ne pas capitaliser sur l'expérience et surtout la gestion de faits contemporains qui révèlent l'inertie, suivez mon regard. Il y en a d'autres non connus et il y en aura d'autres tant qu'on ne changera pas le logiciel, la matrice.
Les faits sont têtus.
Je connais bien, très bien, 3 des 5 personnes de la photo, je souligne leur courage et la qualité de leur prise de parole.
Mais quelle douche froide, a minima.
J'étais mal à l'aise en les entendant, le registre des émotions, des sentiments, bref des rencontres très affectivées a immédiatement activé mes radars … on n'apprend pas à un vieux singe à faire des grimaces, 30 années d'expérience pro donnent quelques réflexes d'analyse !
Ce que je pressentais des rencontres interpersonnelles sur un registre du vécu , du ressenti personnel seraient un frein à faire entendre la dimension systémique … ce n'était pas le bon niveau… pas après la parole libérée, pas après la Ciase, pas après la reconnaissance des évêques le 5 novembre 2021, pas après l'inirr (et la CRR) … bref un rdv manqué (pour la dimension systémique..) comme je l'ai dit … Avant la rencontre
Habituée des causes difficiles, des invisibilisés…
On ne lâche rien ! RIEN ! ENSEMBLE
Je me rappelle ce qui a raisonné en moi en entendant : « Bartimé, que veux tu que je fasse pour toi ? »
Tribune de Jean-Pierre Massias, dans La Croix
Dans une tribune pour le journal La Croix, Jean-Pierre Massias appelle à un travail faisant le lien entre les collectifs et les commissions, afin de mettre en lumière les mécanismes systémiques à l'œuvre dans l'Église.
C'est précisément ici que des commissions vérité pourraient trouver leur fonction. Non pas une grande commission nationale destinée à absorber toutes les histoires, mais des commissions indépendantes, suffisamment proches d'une congrégation, d'un établissement, d'une communauté ou d'un territoire pour en comprendre la singularité, et suffisamment reliées entre elles pour confronter les connaissances qu'elles produisent.
Leur fonction n'est pas seulement d'ajouter des témoignages aux témoignages. Elle est de les confronter aux archives, d'entendre les responsables, de reconstituer les chaînes de décision et de faire passer l'enquête d'une question – « que s'est-il passé ? » – à une autre : « comment cela a-t-il été possible ? »
Les collectifs de victimes pourraient y contribuer sans renoncer à leur autonomie : soutenir, alerter, revendiquer et contester. Aux commissions indépendantes d'investiguer, de croiser les sources et de construire une compréhension d'ensemble. Les collectifs permettent de faire émerger les vérités ; les commissions vérité peuvent empêcher leur dispersion.
Il ne s'agirait pas d'unifier les récits, mais d'unifier le niveau de l'analyse : rechercher, derrière la diversité des situations, les mécanismes qui reviennent et identifier ce qui relève d'un fonctionnement local ou révèle une organisation plus générale. La dimension systémique des violences ne serait ainsi ni remise en cause, ni postulée de manière uniforme. Il s'agirait d'en rechercher les formes concrètes, d'en mesurer l'étendue et d'en comprendre les mécanismes.
[…]
Relier sans amalgamer. Comparer sans confondre. Chercher ce qui est commun sans effacer ce qui est singulier.
C'est peut-être ainsi qu'il faut prolonger Lourdes. La question n'est finalement pas de savoir si un mot a été prononcé puis nuancé. Elle est de savoir si nous sommes prêts à construire les instruments permettant d'établir ce que ce mot recouvre.
Le caractère systémique des violences ne devrait être ni un slogan ni un tabou. Il doit être un objet d'enquête.
Et si les violences peuvent avoir une dimension systémique, alors la recherche de la vérité, la réparation et la garantie de non-répétition doivent, elles aussi, apprendre à faire système.