Lettre ouverte au pape Léon de la part de victimes de violences sexuelles dans l'Église

Les signataires font au pape six propositions concrètes.

  Semaine du 21 au 27 septembre 2026 (article 6/14)  

Leon XIV (1)

Un collectif de victimes demande que le pape reconnaisse la culpabilité de l'Église dans tous ces crimes perpétrés en masse dans le monde entier, et fait des propositions concrètes 🡵. Cette lettre ouverte, publié sur le site du journal Libération 🡵 est également disponible sur le site du Collectif des victimes d'agressions sexuelles de jésuites (covijes) 🡵.

Les signataires font au pape des propositions concrètes :

  • Donner un mandat clair à vos évêques, partout dans le monde, pour engager dans leurs diocèses des actions approfondies sur les crimes passés et présents. Depuis des décennies, beaucoup affirment ne pas pouvoir agir sans décision du pape.
  • Renforcer la prévention et la formation de l'ensemble du clergé afin d'encourager les victimes, témoins et auteur·rices — à parler librement. Trop peu de victimes osent encore témoigner ou porter plainte.
  • Introduire un système universel de réparations, financé de manière transparente et garanti par un organisme indépendant de l'Église. Celle-ci doit renoncer à être à la fois juge et partie.
  • Développer la justice restaurative, avec des dispositifs renforcés et étendus à tous les pays.
  • Ouvrir les archives relatives aux cas de pédocriminalité, à la demande des plaignant·es, partout dans le monde.
  • Créer des lieux commémoratifs dédiés à toutes les victimes dans des lieux accessibles, dans les diocèses et sur la place Saint-Pierre à Rome afin de rendre enfin visibles celles et ceux que votre institution a trop longtemps maintenus dans le silence.

Paris, le 25 septembre 2026

Monsieur le chef de l'Église catholique,

Nous sommes des centaines de milliers à être victimes de violences sexuelles de la part des membres de votre communauté, par des membres du clergé et de congrégations religieuses, dans tous les pays du monde. Des petites filles, des petits garçons, des femmes, des hommes.

Nous écrivons « nous sommes » au présent de l'indicatif, car être violé.e sexuellement enfant ou adulte, c'est un sceau apposé sur nos corps, dont la douleur physique et psychique brûle tous les jours. Depuis des décennies, ces crimes, ces viols, se sont produits en masse. Ils continuent de se poursuivre aujourd'hui, dans une moindre mesure certes, mais aussi parce qu'il y a moins de prêtres. Dans certains pays où aucune mesure sérieuse n'a été prise par l'église, cette tragédie, cet effondrement d'humanité continue.

Nous écrivons donc au présent, d'un endroit situé entre les limbes et la sidération, d'une île lointaine qui émerge d'une mer de silence, de déni et d'omerta, et dont la partie immergée est un continent entier. Nous écrivons au présent car ces crimes nous habitent et nous écrivons pour toutes les victimes d'aujourd'hui. Nous disons « nous sommes » et nous vous écrivons, nous nous octroyons cette « chance » de vous écrire car nous avons eu voix, nous avons parlé, nous parlons et sommes en vie. Nous nous nommons VIVANT.E.S. Nous nous déclarons SURVIVANT.E.S. Nos traumatismes, les pressions familiales, institutionnelles, les prescriptions légales n'ont pas réussi à nous faire taire.

Monsieur le chef de l'Église Catholique, vous avez certes repris le travail mené par votre prédécesseur sur ces crimes monstrueux. Il avait mesuré l'ampleur du désastre. Mais nous craignons que votre visite en France, comme ailleurs, ne change rien, notamment parce qu'une fois encore vous vous adresserez, comme à Lourdes, à des victimes soigneusement sélectionnées « en toute confidentialité » et face aux crimes commis dans vos rangs, vous vous contentez de nous demander pardon.

PARDON ?!!

Ce n'est pas suffisant. On ne demande pas pardon pour un crime, on est RESPONSABLE dans le cadre d'un crime.

Dans notre cas, c'est bien de crimes qu'il convient de parler, et non de péchés.

Votre prédécesseur a posé des mots, nous vous proposons de poser des actes. De prendre une mesure universelle. De vous adresser à toutes les victimes, celles qui ont parlé et celles qui n'ont pas encore pu s'octroyer ce droit et cette liberté.

Vous le savez : seule une poignée de pays occidentaux ont mis en place des instances d'enquêtes indépendantes avec des outils statistiques sérieux. Vous le savez : de nombreux dossiers internes à l'église ont été dissimulés ou détruits, à des échelles locales ou nationales.

Ne serait-il pas temps que le chef de l'Église catholique s'adresse à toutes les victimes, dans tous les pays en reconnaissant la culpabilité de l'Église ? Jamais auparavant vous ne vous êtes adressé à nous — les survivant·es — comme à un groupe, réparti dans le monde entier.

Aujourd'hui, ce n'est pas à vous de nous tendre la main en implorant notre pardon. Mais c'est bien nous, les survivant.e.s, qui la tendons vers vous et votre institution. Nous vous proposons de vous rétablir, vous et vos membres, dans votre entière humanité. Nous voulons vous aider, car notre propre humanité, elle, n'a pas été détruite par les crimes que l'Église Catholique nous a fait subir, ce « meurtre de l'âme » dont parle Sándor Ferenczi.

Rétablissez-vous dans votre humanité. Appuyez-vous sur nous, sur nos expériences, nos douleurs, sur nos mots, sur ce qu'il reste de nous.

Voici quelques propositions concrètes pour votre voyage apostolique en France et dans votre chemin vers vous-même :

  • Donner un mandat clair à vos évêques, partout dans le monde, pour engager dans leurs diocèses des actions approfondies sur les crimes passés et présents. Depuis des décennies, beaucoup affirment ne pas pouvoir agir sans décision du pape.
  • Renforcer la prévention et la formation de l'ensemble du clergé afin d'encourager les victimes, témoins et auteur·rices — à parler librement. Trop peu de victimes osent encore témoigner ou porter plainte.
  • Introduire un système universel de réparations, financé de manière transparente et garanti par un organisme indépendant de l'Église. Celle-ci doit renoncer à être à la fois juge et partie.
  • Développer la justice restaurative, avec des dispositifs renforcés et étendus à tous les pays.
  • Ouvrir les archives relatives aux cas de pédocriminalité, à la demande des plaignant·es, partout dans le monde.
  • Créer des lieux commémoratifs dédiés à toutes les victimes dans des lieux accessibles, dans les diocèses et sur la place Saint-Pierre à Rome afin de rendre enfin visibles celles et ceux que votre institution a trop longtemps maintenus dans le silence.

Vous devez aussi convaincre la France de supprimer le délai de prescription pénale pour les viols.

Montrez-nous que nous avons tort de douter de votre parole.

Respectueusement, avec sororité et fraternité,

SIGNATAIRES :

Christine Boucabeille, Membre du collectif Témoins 68, France
Anne-Sophie Cardinal, Belgique
Charlotte Cosson, Écrivaine, France
Delphine de Blic, Réalisatrice, France
Damien de Wispelaere, Informaticien, France
Francis Dierick, Belgique
Marie-Paule Dott, Membre du collectif Témoins 68, France
Pierre Englebert, Belgique
Gabriel Frippiat, Retraité, Belgique
Patrick Goujon S.J., France
Beemal Hossany, Sans profession, Belgique
Noëlle Kabibi, Chauffeuse de taxi, Burundi/France
Jacques Maillot, Réalisateur, France
Jean-Pierre Martin-Vallas, Co-fondateur du collectif de victimes d'agressions sexuelles de jésuites Covijes, France
Stéphane Michel, en invalidité, France
Jantie Piep, Auteur, Belgique
Benoît Polack, Professeur Émérite, France
Jan Puype, Auteur, « Het verjaart niet in je hoofd », 2026, Belgique
Bruno Tackels, Écrivain, Colombie
Marcos Torres, Porte-parole du réseau de survivant.e.s, Colombie
Roland Tran Van, Co-fondateur du collectif de victimes d'agressions sexuelles de jésuites Covijes, France
Jean-Marc Turine, Écrivain, « Révérends pères », 3/2022, Belgique
Chantal Vaes, Belgique
Koenraad van Sumere, Pharmacien, Belgique
Etienne Vandecapelle, Sans profession, Belgique
Carine Vanspeybroeck, Sans profession, Belgique
Daniel Vila, Porte-parole du réseau de survivant.e.s, Argentine

— Collectif des victimes d'agressions sexuelles de jésuites (covijes)