Renouveau charismatique : prêtres et « bergers », quand le charisme dérape
Une analyse de l'Abbé Louis Samba Diouf, prêtre de l'Archidiocèse de Dakar et théologien de la liturgie et des sacrements.
L'Abbé Louis Samba Diouf, prêtre de l'Archidiocèse de Dakar et théologien de la liturgie et des sacrements, propose une analyse des dérives observées dans les assemblées de prière issues du Renouveau charismatique catholique. Il distingue deux figures : celle du prêtre et celle du « berger » laïc.
Cet article est extrêmement bien construit et documenté. Sans que cela en soit un résumé, voici les dérives qu'il identifie dans le Renouveau charismatique.
Les dérives du côté du ministère ordonné
Plusieurs figures récurrentes de dérive peuvent être identifiées chez des prêtres engagés dans l'accompagnement de groupes charismatiques :
- L'improvisation liturgique : modification des paroles de la consécration, des formules sacramentelles ou des rubriques du rituel romain au nom d'une plus grande « spontanéité dans l'Esprit », alors même que Gestis verbisque rappelle que ces altérations peuvent rendre le sacrement invalide et non seulement illicite.
- La porosité entre célébration eucharistique et manifestations charismatiques non régulées : introduction, au sein même de la messe, de phénomènes tels que le repos dans l'Esprit, la glossolalie collective ou des prophéties spontanées, sans discernement préalable ni cadre défini, brouillant la distinction entre l'action sacramentelle proprement dite et l'expression pieuse ou charismatique qui doit lui demeurer subordonnée.
- La confusion entre prière de délivrance et exorcisme : certains prêtres, forts d'une notoriété acquise dans les milieux charismatiques, en viennent à pratiquer des rites d'allure exorcistique en dehors du cadre strict fixé par le Rituel des exorcismes (1998) et sans le mandat exprès de l'évêque diocésain exigé par le canon 1172 du Code de droit canonique, qui dispose que « Personne ne peut légitimement prononcer des exorcismes sur les possédés, à moins d'avoir obtenu de l'Ordinaire du lieu une permission particulière et expresse ».
- La personnalisation excessive du ministère de guérison : développement, autour de la personne du prêtre, d'un magistère informel fondé sur des dons de guérison allégués, avec un risque de starisation et de dépendance affective et spirituelle des fidèles à l'égard de sa personne plutôt qu'au Christ dont il est le ministre.
- Le manquement au devoir de vigilance sur les laïcs accompagnateurs : certains prêtres, par manque de formation théologique ou par souci de ne pas freiner un dynamisme apparent, laissent se développer sans encadrement des pratiques d'accompagnement spirituel confiées à des laïcs non formés, alors que leur charge pastorale leur impose précisément cette vigilance.
L'Instruction sur les prières pour obtenir de Dieu la guérison, publiée le 14 septembre 2000 par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, est ici une référence normative de premier plan. Son article 10 dispose que « L'évêque diocésain doit nécessairement intervenir avec son autorité quand il y a des abus dans les célébrations de guérison liturgiques et non-liturgiques, en cas de scandale évident pour la communauté des fidèles, ou quand il y a de graves manquements aux normes liturgiques et disciplinaires ». Le même document interdit explicitement d'intégrer les prières de guérison dans la célébration de la Messe ou de mêler prière de guérison et exorcisme (art. 8), interdiction fréquemment transgressée dans la pratique de terrain.
Les dérives du côté des « bergers » et animateurs laïcs
La figure du « berger », caractéristique de plusieurs communautés issues du Renouveau charismatique désigne un responsable, ordinairement laïc, chargé de l'accompagnement spirituel d'un groupe restreint de fidèles, sur le modèle de structures pyramidales de type shepherding importées, dans les années 1970, de certains courants charismatiques nord-américains. Les recherches et les enquêtes conduites depuis les années 2000 par des associations de vigilance et par des instances ecclésiales elles-mêmes ont mis en évidence plusieurs dérives caractéristiques de ce type d'accompagnement lorsqu'il échappe à tout cadre canonique :
- La confusion entre for interne et for externe : le berger, cumulant fonction d'accompagnement spirituel et fonction d'autorité au sein de la communauté, en vient à utiliser les confidences reçues dans le cadre de l'écoute pour orienter des décisions communautaires (affectations, mariages, choix de vie), en violation du principe classique, rappelé notamment par le Code de droit canonique aux canons 220 et 240 §2 concernant le secret de la confession et le respect de la vie intime, selon lequel l'accompagnement du for interne ne doit jamais être instrumentalisé au service d'un pouvoir de gouvernement.
- L'obéissance de type quasi religieux exigée de laïcs : certains bergers demandent à des personnes n'ayant prononcé aucun vœu ni aucun engagement canonique une obéissance de fait comparable à celle d'un religieux envers son supérieur, notamment en matière de choix affectifs, professionnels ou financiers, alors que le canon 212 §3 rappelle au contraire le droit et parfois le devoir des fidèles laïcs de faire connaître leur avis aux pasteurs sacrés et leur liberté propre dans les affaires temporelles.
- L'attribution de charismes de discernement extraordinaire ou de prophétie personnelle utilisés comme instruments de pression, faisant peser sur le fidèle la crainte de désobéir non à un homme mais, prétendument, à l'Esprit Saint lui-même : glissement théologique majeur qui identifie indûment la parole du berger à la parole de Dieu.
- L'isolement progressif du fidèle de ses attaches familiales, amicales et parfois même paroissiales antérieures, phénomène documenté par les associations d'aide aux victimes (UNADFI, AVREF).
- La pratique de prières de délivrance individuelles hors cadre, parfois combinées à des techniques d'inspiration psychothérapeutique non maîtrisées, dans une confusion entre accompagnement psychologique et accompagnement spirituel que plusieurs commissions diocésaines d'enquête, surtout en Europe, ont explicitement pointée comme facteur aggravant d'emprise.