Rencontre de victimes avec le pape à Lourdes : « Saint-Père, prononcez une parole forte sur les abus spirituels »
Une lettre ouverte signée par de nombreuses victimes et proches de victimes.
« La dénonciation des abus spirituels tend encore à être reléguée au second plan, derrière celle des abus sexuels. Or, nous savons que les abus spirituels sont souvent la matrice des autres formes d'abus et font le lit des violences sexuelles » 🡵.
Paris, le 7 septembre 2026
Très Saint-Père,
C'est en réponse à l'appel lancé par votre lettre encyclique Magnifica humanitas, à assainir les relations et les structures ecclésiales qui défigurent l'Église, que nous nous permettons de nous adresser à vous avec le plus profond respect.
Nous avons été particulièrement sensibles au fait que, dans l'énumération des différentes formes d'abus qui peuvent affecter l'Église, l'encyclique mentionne en premier lieu les abus spirituels. Nous en avons personnellement éprouvé les effets dévastateurs, soit comme anciens membres de communautés catholiques de diverses mouvances, soit comme parents ou proches de personnes qui y ont été confrontées.
Les abus spirituels que nous connaissons reposent sur des mécanismes aujourd'hui bien identifiés : captation de la relation à Dieu par une autorité humaine, confusion entre fidélité au Christ et soumission à une personne ou à une institution, culpabilisation du discernement personnel et de toute distance critique, instrumentalisation de la notion d'obéissance, injonction de renoncer à penser et discerner par soi-même, pression sur les consciences.
Concrètement, ils se manifestent lorsque le doute est assimilé à une faute spirituelle, lorsque la souffrance est interprétée comme le signe d'un manque de foi ou de générosité, ou encore lorsque la liberté intérieure devient suspecte.
Ils apparaissent également lorsque des vocations sont orientées sous l'effet de pressions affectives ou « mystiques », et lorsque le culte du secret, l'idéalisation – voire la sacralisation – des responsables, ou la peur de « faire du tort à l'Église » rendent impossible toute parole libre.
De toutes ces déviances, nous sommes témoins, directement concernés par leurs conséquences délétères, allant parfois jusqu'à la destruction des personnes atteintes au plus profond de leur être, au lieu de leur conscience, de l'intime, de la quête de Dieu, de sens et de vérité. Nombre d'entre nous témoignent de traumatismes durables : perte de la foi, abandon de l'Église, sentiment d'avoir été manipulés au nom de Dieu, effondrement psychologique, isolement, confusion intérieure, impossibilité de faire encore confiance, culpabilité…
Pourtant, ces souffrances restent trop souvent minimisées ou relativisées, parce que l'abus spirituel ne laisse pas toujours de traces visibles et qu'il s'exerce dans un langage religieux valorisé.
En octobre 2013, les évêques de France avaient accueilli favorablement l’« Appel de Lourdes », signé par une quarantaine de victimes, qui les alertait sur les dérives sectaires présentes dans certaines communautés et mouvements ecclésiaux.
À la suite de cette alerte, diverses mesures ont été engagées : des visites apostoliques et des enquêtes canoniques ont été diligentées, certaines communautés ont été placées sous tutelle, d'autres invitées à entreprendre de profondes réformes, tandis que quelques-unes ont finalement été dissoutes. Plusieurs responsables religieux et religieuses se sont, avec courage et persévérance, employés à mettre en œuvre les décisions prises.
Pourtant malgré ces changements, certaines communautés, parfois même après leur dissolution, poursuivent leurs activités par des moyens biaisés. D'autres résistent à toute remise en cause et interdisent l'accès à leurs règles de vie contenant des dispositions expressément contraires au droit canonique.
Certaines communautés encore, diffusent largement une image publique de ferveur exemplaire, attirante, rassurante. Souvent rencontrées à l'occasion de grands rassemblements religieux ou festifs, celles-ci inspirent spontanément confiance. Des jeunes, des familles, des personnes faisant preuve d'une vraie générosité continuent de s'y engager, sans être avertis des dérives possibles existant encore, sans pouvoir les appréhender.
Enfin, la dénonciation des abus spirituels tend encore à être reléguée au second plan, derrière celle des abus sexuels. Or, nous savons que les abus spirituels sont souvent la matrice des autres formes d'abus et font le lit des violences sexuelles.
C'est pourquoi, une parole magistérielle forte nous semble nécessaire,
- proposant une définition juridique et théologique de l'abus spirituel, en le reconnaissant explicitement comme une violence portant atteinte à la conscience, à la liberté intérieure, à la dignité des personnes créées à l'image de Dieu ;
- garantissant à tout postulant accueilli dans une congrégation ou une communauté une formation en droit canon lui donnant connaissance des devoirs et droits réciproques ;
- exigeant de toute congrégation ou communauté que le droit canon soit respecté dans son intégralité ;
- appelant à la création d'instances indépendantes composées de personnes à la compétence professionnelle éprouvée, chargées d'accueillir et écouter les témoignages des victimes sans suspicions ou disqualifications systématiques, d'évaluer les situations signalées, de discerner les potentiels mécanismes d'emprise spirituelle et de formuler des recommandations aux autorités ecclésiales qui les mandatent ; ceci, quels que soient le statut canonique des communautés concernées, leur réputation, leur rayonnement, les fruits apostoliques qui peuvent leur être reconnus ;
- demandant un statut spécifique de protection pour les membres ou ex-membres de communautés lanceurs d'alerte ou coopérant aux enquêtes ;
- demandant que les autorités ecclésiales compétentes veillent à la mise en œuvre effective des réformes et recommandations adressées aux communautés et mouvements et prennent, lorsque celles-ci demeurent obstinément ignorées ou appliquées de manière superficielle, les mesures, voire les sanctions prévues par le droit canon.
Comme cela se produit dans le cas des violences sexuelles, faute d'être entendues, de nombreuses personnes victimes d'abus spirituels se tournent aujourd'hui vers la justice civile, non pas contre l'Église mais contre ceux et celles qui les ont trompées, parfois durablement blessées et souvent spoliées. Il nous semble essentiel que la confiance en l'Église, en sa mission d'accompagnement spirituel, puisse être restaurée et protégée auprès de ces personnes.
Nous nous tournons vers vous, Très Saint-Père, avec confiance et espérance, convaincus qu'une parole magistérielle forte, dans le prolongement de l'appel lancé par Magnifica humanitas, pourrait contribuer à faire reconnaître pleinement la gravité des abus spirituels, à mieux protéger les fidèles et à restaurer la confiance de ceux et celles qui ont été profondément blessés.
Nous vous remettons cette lettre, Très Saint-Père, avec affection et reconnaissance, au nom de toutes les personnes dont les noms suivent et qui s'associent à notre démarche. Nous vous assurons de notre prière filiale.
(1) Lettre signée par 214 victimes ou proches de victimes de 37 communautés françaises ou résidentes en France
Par ordre alphabétique :
Alliance des Cœurs unis, Bénédictines du Sacré-Cœur de Montmartre, Carmel de Notre-Dame de la Rencontre (Simacourbe), Carmel du Reposoir, Carmel de Toulouse, Carmel, Cisterciens de Notre-Dame de Sept-Fons, communauté de L'Agneau, communauté de l'Emmanuel, communauté des Béatitudes, communauté du Chemin-Neuf, communauté du Pain de vie, communauté du Verbe de Vie, communauté des consacrées du Regnum Christi, communauté Saint-Jean, communauté Saint-Martin, Communion et libération, Compagnie de Jésus province de France, Famille de Marie Œuvre de Jésus Souverain Prêtre, congrégation des religieuses de l'Assomption, Famille missionnaire de Notre-Dame, Famille monastique de Bethléem, de l'Assomption de la Vierge et de Saint Bruno, Focolari, Fondacio, Foyers de charité, Fraternité Eucharistein, Fraternité de Marie Reine Immaculée, Fraternités monastiques de Jérusalem, Fraternité Verbum Spei, Institut du Christ-Roi Souverain Prêtre, Institut Notre-Dame de Vie, Légionnaires du Christ, Maria Stella Matutina, Opus Dei, Point Cœur, Sœurs Missionnaires de la Charité, Séminaire Saint-Luc d'Aix-en-Provence·8 collectifs de victimes
CAV Béatitudes (Collectif d'accompagnement des victimes des Béatitudes), Réparez (communauté Saint-Jean), Collectif Après le Chemin-Neuf, Acsemb (Association de soutien aux ex-membres de Bethléem), LibreEnsemble (fondée par d'anciennes religieuses bénédictines du Sacré-Cœur de Montmartre ayant vécu des situations d'emprise au sein de cette congrégation), Collectif des victimes de l'Institut du Christ-Roi Souverain Prêtre, Oref (Organisation ex Focolari), COVIJES (Collectif des victimes d'agressions sexuelles de jésuites)« Soutiens »
Isabelle Siben, présidente de l'association « C'est-à-dire », association d'aide aux personnes victimes d'abus physiques, psychiques et spirituels,
Lionel Siben, diacre et docteur en théologie,
Frère Gilles Berceville, o.p., théologien, ancien membre de la commission « emprise et dérives sectaires » de la CEF,
Père Pierre Vignon, prêtre du diocèse de Valence,
Maître Nadia Debbache, avocate au barreau de Lyon,
Mélanie Debrabant, présidente de l'association Fraternité victimes, en soutien aux victimes,
et d'autres personnes voulant rester dans l'anonymat33 victimes venues du monde entier, issues de 12 communautés différentes
Informations complémentaires
Emprise et dérives sectaires
« La dénonciation des abus spirituels tend encore à être reléguée au second plan, derrière celle des abus sexuels. Or, nous savons que les abus spirituels sont souvent la matrice des autres formes d'abus et font le lit des violences sexuelles » 🡵.