Le cardinal Marc Ouellet gagne un procès en diffamation au Canada

Une affaire qui renvoie un très mauvais signal aux victimes.

  Semaine du 31 août au 6 septembre 2026 (article 8/9)  

Cardinal Marc Ouellet (8) Canada (5)

Synthèse

Paméla Groleau, née en 1984, est stagiaire puis agente de pastorale de l'archidiocèse de Québec 🡵 🡵. Entre 2008 et 2010, elle croise quatre fois Marc Ouellet, alors archevêque, toujours en public. Elle mettra plusieurs années à mettre des mots sur les gestes du cardinal 🡵.

Fin 2020, elle signale au comité diocésain deux prêtres : l'abbé Léopold Manirabarusha et le cardinal. Le diocèse traite le premier cas et se déclare incompétent pour le second, un cardinal relevant du Saint-Siège. Sa lettre au pape de janvier 2021 parle de malaise et de « trop grande familiarité », jamais d'agression sexuelle. Rome confie une enquête préliminaire au jésuite Jacques Servais, proche du cardinal : une visioconférence, puis plus rien. Elle n'obtiendra jamais les conclusions, alors que Vos estis lux mundi l'exige 🡵.

Faute d'examen interne, elle rejoint une action collective visant l'archidiocèse, engagée en 2020 par deux hommes agressés enfants par des prêtres. Cette procédure vise l'institution, pas les prêtres en tant que tels. Elle y est une plaignante parmi une centaine 🡵. Elle raconte son histoire à une avocate ; le reste est rédigé sans elle 🡵. La procédure, rendue publique le 16 août 2022, écrit « agressions sexuelles ». Un tableau annexé de 101 lignes, liste les faits dénoncés par les membres de l'action collective. Ces faits auraient été commis presque tous sur des mineurs. Ce fichier porte à la ligne 88 le nom du cardinal en regard de lieux, d'une période, d'un âge et d'actes qui ne correspondent qu'à l'abbé Léopold Manirabarusha. Personne n'expliquera jamais qui l'a saisi là 🡵 🡵.

Le 13 décembre 2022, Ouellet, alors préfet du dicastère pour les évêques poursuit Groleau en diffamation 🡵. Les rôles s'inversent : il est demandeur, elle est défenderesse à titre personnel, sans l'appui du groupe . Un mois plus tard, elle sort de l'anonymat 🡵.

Le procès se tient en mars 2026 à Montréal. La question n'est pas de savoir s'il y a eu agression, mais si les propos ont fautivement atteint la réputation du cardinal. Le 31 août, le juge Martin Castonguay juge les allégations fausses, relève les changements de version, écarte deux autres témoignages, et retient une « très grande témérité équivalant à de la malice », aggravée par l'inscription du nom du cardinal dans un recours visant des religieux pédophiles. Paméla Groleau est condamnée à 100 000 dollars canadiens. Le cardinal Ouellet reversera la somme à la lutte contre les abus subis par les Autochtones 🡵. Une partie de la presse titre « blanchi » 🡵, ou « innocenté » 🡵. Or, un procès en diffamation gagné n'est pas un acquittement.

Trois semaines plus tôt, l'action collective s'était réglée par un fonds de 31,5 millions, sans jugement ni comparution d'aucun prêtre 🡵.

Résumé de cette affaire

Paméla Groleau, née en 1984, est stagiaire puis agente de pastorale de l'archidiocèse de Québec 🡵 🡵. Entre 2008 et 2010, elle croise quatre fois Marc Ouellet, alors archevêque de Québec. Que ces quatre rencontres se soient déroulées en public, devant des dizaines de personnes, le tribunal le tiendra pour clairement établi ; ce qui s'y est passé, en revanche, est contesté de bout en bout. Dans son accusation, Paméla Groleau décrit quatre scènes : un massage des épaules, un échange où il lui tient les mains et se penche à son oreille, sa venue à une table de travail, où elle dira s'être sentie « pourchassée », et, lors de l'ordination d'un camarade, une accolade au cours de laquelle sa main serait descendue dans le bas de son dos 🡵.

Douze ans après les actes qui auraient été commis par le cardinal, des formations suivies dans l'armée canadienne font comprendre à Paméla Groleau, dira-t-elle, ce qu'elle avait vécu 🡵. Le 3 décembre 2020, elle remet au comité diocésain chargé de recevoir les plaintes un texte déplorant les gestes de deux prêtres. Le 25 janvier 2021, deux membres du comité la rencontrent, lui confirment qu'il peut s'agir d'inconduites sexuelles, et c'est alors qu'elle révèle les noms : un curé de paroisse, l'abbé Léopold Manirabarusha, et le cardinal Marc Ouellet. Le diocèse traite le premier signalement, portant sur des faits plus graves, et se déclare incompétent pour le second : un cardinal relève du Saint-Siège 🡵.

On lui suggère donc d'écrire au pape, supérieur hiérarchique du cardinal. Sa lettre du 26 janvier 2021 parle de malaise et d'une « trop grande familiarité » ; sur ses 1134 mots, jamais n'apparaissent les expressions « agression sexuelle » ou « inconduite sexuelle ». Rome confie une enquête préliminaire au jésuite Jacques Servais : une seule rencontre par visioconférence, en mars, puis plus rien. Elle n'obtiendra jamais les conclusions, alors que Vos estis lux mundi l'exige 🡵.

Dans le même temps, une action collective vise l'archidiocèse de Québec. La demande d'autorisation est déposée le 21 août 2020 par deux hommes qui affirment avoir été agressés sexuellement par des prêtres du diocèse alors qu'ils étaient mineurs ; le juge Bernard Godbout autorise le recours le 19 mai 2022. Ce que ces personnes cherchent, c'est une indemnisation, mais aussi la reconnaissance d'une responsabilité institutionnelle : aucun prêtre n'y est défendeur, c'est l'archidiocèse qui est poursuivi 🡵. Le dispositif est précisément conçu pour regrouper des récits qui, pris un à un, resteraient sans force juridique, et faire apparaître un fonctionnement institutionnel là où l'on ne verrait que des cas dispersés 🡵.

Faute d'un examen interne qu'elle juge sérieux, Paméla Groleau se joint à l'action collective. Elle y est une plaignante parmi une centaine, plus de cent soixante en février 2025 🡵. Elle relate son histoire à une avocate et consent à ce que son témoignage soit rendu public ; le reste est rédigé sans elle 🡵.

Le 16 août 2022, la Demande introductive d'instance de l'action collective contre l'archidiocèse de Québec est rendue publique. A cette demande est joint un tableau des victimes anonymisées. Cette liste de six pages compte 101 lignes, une pour chaque victime présumée 🡵 et autant de colonnes que de questions : où, quand, quel type d'agression, quel âge, quel agresseur. Le nom du cardinal Marc Ouellet apparaît dans la dernière colonne de la ligne 88, celle des agresseurs identifiés, aux côtés du père Léopold Manirabarusha 🡵. Les lieux qui y sont inscrits sont trois presbytères, deux hôtels et le domicile de la victime ; la période, 2017-2018 ; l'âge lors de la première agression, 33 ans ; le type d'agression, en abrégé, ATT, MAST, FELL, PÉN, soit attouchement, masturbation, fellation et pénétration 🡵.

Rien de tout cela ne correspond aux faits que Paméla Groleau reproche au cardinal : elle avait 24 ans entre 2008 et 2010, les rencontres se sont déroulées en public, et les gestes allégués sont d'une tout autre nature. Lieux, période, âge et actes ne correspondent qu'aux faits imputés à l'autre prêtre qu'elle met en cause, l'abbé Léopold Manirabarusha. Le nom du cardinal, lui, a néanmoins été saisi dans la même case 🡵.

Sur les 101 entrées, l'âge est précisé 96 fois ; de ces 96 personnes, 89 étaient mineures. Sept seulement étaient majeures. Lire ce document, c'est donc lire une liste d'enfants, et y trouver le nom d'un cardinal en regard d'actes qui n'ont aucune commune mesure avec ce dont on l'accuse 🡵. Le tableau sera régulièrement mis à jour ; en février 2025, il compte 167 lignes, et le nom de l'ancien archevêque de Québec y figure toujours 🡵.

Toujours le 16 août 2022, à la suite d'une conférence de presse, les médias titrent « Le cardinal Ouellet visé par des allégations d'agressions sexuelles » 🡵.

En raison de cette mauvaise publicité qui trouve sa source dans la ligne 88 citée précédemment, le cardinal Ouellet annonce le 13 décembre 2022 poursuivre en diffamation, afin, déclare-t-il, de démontrer la fausseté des allégations et de rétablir sa réputation et son honneur 🡵. Un mois plus tard, celle que les médias appelaient « F. » sort de l'anonymat 🡵.

On assiste donc à un retournement complet de situation : c'est le cardinal qui attaque et Paméla Groleau qui est poursuivie, sans l'appui du groupe auquel elle appartenait, face à un plaideur aux moyens considérables 🡵.

Le procès se tient en mars 2026 au palais de justice de Montréal 🡵. En droit québécois, une allégation jugée fausse ne suffit pas automatiquement à établir une responsabilité civile en diffamation. Le tribunal devait aussi déterminer si une faute avait été commise, si la réputation de Marc Ouellet avait été atteinte, et si cette faute avait causé un préjudice 🡵.

Comme les propos incriminés figuraient dans une procédure judiciaire, le juge Martin Castonguay applique un test à quatre conditions cumulatives : les allégations doivent être fausses, non pertinentes au litige, faites avec malice ou une témérité y équivalant, et sans cause raisonnable ni probable. Il les tient toutes remplies. Il conclut que les allégations décrivant les quatre événements sont fausses, retient contre Paméla Groleau les changements de version, juge son témoignage ni crédible ni fiable sur le seul épisode qu'elle qualifiait encore d'agression, et estime que ses actes révèlent une « très grande témérité équivalant à de la malice ». La faute, écrit-il, est amplifiée par le véhicule choisi : une action collective visant principalement des religieux pédophiles, ce qui a eu pour effet d'assimiler le cardinal, aux yeux du citoyen ordinaire, à ce groupe d'individus 🡵.

Concernant le préjudice, le juge Martin Castonguay reproduira intégralement la ligne 88 dans son jugement du 31 août 2026 🡵 et en fera le fondement factuel de l'aggravation retenue contre Paméla Groleau 🡵. Reste que personne, au cours du procès, n'est venu expliquer qui avait saisi le nom du cardinal dans cette colonne 🡵. Le document n'a pas été rédigé par elle, mais c'est elle qui en a répondu.

Le 31 août 2026, il la condamne à verser au cardinal les 100 000 dollars canadiens réclamés (environ 62 000 euros), avec intérêts et indemnité additionnelle depuis le 13 décembre 2022, ainsi que les frais de justice. Marc Ouellet s'est engagé à reverser l'intégralité de la somme à la lutte contre les abus sexuels subis par les Autochtones du Canada. Le jugement est susceptible d'appel 🡵.

Trois semaines plus tôt, le 12 août 2026, l'action collective avait été réglée par un fonds d'indemnisation de 31,5 millions de dollars canadiens, sans jugement sur le fond et sans qu'aucun des prêtres nommés ait comparu 🡵.

Ce que cette affaire pose comme questions

La confidentialité n'a pas été respectée

Le processus de plainte de l'archidiocèse de Québec est confidentiel. Paméla Groleau n'était connue du public que par une initiale. Pourtant, le cardinal a pu la poursuivre nommément, ce qui suppose de disposer de son nom et de son adresse. Le procès ne l'a pas éclairci ce point 🡵.

Signaler dans un collectif expose à un risque financier personnel

Paméla Groleau a rejoint un recours collectif dirigé contre une institution, où elle n'était qu'une plaignante parmi une centaine. Elle s'est ensuite retrouvée seule défenderesse dans un procès civil intenté à titre personnel, face à un plaideur aux moyens considérables.

Une victime qui envisage aujourd'hui de joindre son nom à un recours de ce type doit donc mettre dans la balance, outre l'épreuve du procès, le risque d'une condamnation individuelle pour des cations du collectif qu'elle ne contrôle pas. En l'occurrence ici, Paméla Groleau ne contrôlait pas le contenu de la ligne 88, qui ne reflétait absolument pas les accusations qu'elle portait.

La constance du récit comme critère de crédibilité

Le juge reproche à Paméla Groleau d'avoir modifié sa version, jusqu'à ne plus qualifier d'agression qu'un seul épisode. Évaluer la constance d'un témoignage est un critère classique et légitime 🡵.

Mais les travaux sur les parcours de dénonciation montrent qu'une requalification progressive est la règle plutôt que l'exception : un geste longtemps interprété dans le registre de la familiarité pastorale peut être relu, des années plus tard, comme une transgression. Ce que le droit lit comme une variation suspecte, l'expérience vécue le connaît comme un travail d'interprétation étalé dans le temps 🡵.

Il faut ajouter que le tribunal ne s'est pas arrêté à la seule inconstance : il a retenu des contradictions matérielles (la crosse épiscopale, la confusion entre deux lieux, un témoin oculaire) 🡵. La question posée n'est donc pas que ce jugement soit mal fondé, mais que le signal envoyé, lui, peut décourager des victimes dont les souvenirs sont encore flous en raison du traumatisme subi.

Aucune instance n'a jamais examiné les gestes reprochés

Trois instances se sont succédées :

  • Procès canonique : une enquête préliminaire confiée à un jésuite proche du cardinal, avec qui il fréquentait la même association et avait collaboré à un symposium quelques mois plus tôt, alors que Vos estis lux mundi exige impartialité et absence de conflit d'intérêts 🡵. Une visioconférence, puis rien 🡵. Paméla Groleau n'a jamais reçu les conclusions 🡵.
  • Le civil collectif : réglé par transaction le 12 août 2026, sans jugement sur le fond, aucun prêtre nommé n'ayant comparu 🡵.
  • Le civil individuel : le seul à avoir produit un jugement, et il portait sur Paméla Groleau, et non sur la conduite du cardinal.

Au terme du parcours, la seule conduite qu'une cour aura examinée est celle de la femme qui avait signalé.

Des titres de presse trompeurs

Le Devoir titre « blanchi par le juge » 🡵, d'autres écrivent « innocenté » 🡵. Un procès en diffamation gagné n'est pas un acquittement, et le tribunal ne se prononçait ni sur une responsabilité criminelle ni sur les autres réclamations du recours.

Ce que disait le cardinal en 2019

En présentant Vos estis lux mundi, interrogé sur le risque de fausses accusations, Marc Ouellet répondait que ce risque existait mais ne justifiait pas de renoncer à bien faire, que qui invente devra en répondre, et que « la personne qui signale de bonne foi est protégée » 🡵.

Sept ans plus tard, la protection promise n'a fonctionné ni sur la confidentialité, ni sur la transmission des conclusions d'enquête, ni sur l'exposition financière.

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