Père Patrick Goujon : une interview d'une incroyable justesse
L'interview est à retrouver dans son intégralité dans le journal La Croix.
Il y a cinq ans, le jésuite Patrick C. Goujon, théologien et professeur aux Facultés Loyola, révélait dans Prière de ne pas abuser (Seuil) les violences sexuelles qu'il avait subies, enfant, de la part d'un prêtre. Il évoque son parcours dans une interview pour La Croix 🡵.
La difficulté de briser le silence
Tant que personne ne parle, tout le monde hésite. On le voit avec la question des violences sexuelles ou avec les grandes questions qui dérangent : dès qu'il s'agit de sujets sensibles, il y a cette hésitation qui suffit pour maintenir le silence.
— La Croix
L'intuition qu'une parole vraie va créer du désordre
Il y a la peur de prendre la parole ?
Davantage que la peur, c'est l'intuition qu'une parole vraie va créer du désordre. On peut avoir peur, bien sûr, mais en Europe, et plus largement en Occident, nous sommes relativement protégés. La vraie question est plutôt : qu'est-ce que cette parole va provoquer ? Qu'est-ce qu'elle va produire ? Quand je préparais mon livre, mon éditrice, Elsa Rosenberger, m'a dit : « Prendre la parole, c'est briser un ordre. » À l'époque, cette formule me semblait un peu théorique. Aujourd'hui, je crois qu'elle avait profondément raison.
Toute société, toute institution repose sur un ordre qu'elle cherche à préserver. Une parole de vérité vient toujours perturber cet ordre. Au fil des années, j'ai compris quelque chose qui me frappe beaucoup : même les institutions qui ont été créées pour faire le bien finissent par chercher à se préserver elles-mêmes avant de réaliser pleinement leur mission. L'Église veut promouvoir le bien, la justice, la bonté. Mais lorsque l'institution découvre qu'elle produit aussi du mal, elle développe spontanément des mécanismes de protection. On retrouve cela partout.
— La Croix
La levée de l'amnésie
Comment vos souvenirs d'abus ont-ils ressurgi ?
En 2016, je rentrais de Verdun, le lieu où j'avais grandi, où ma mère était hospitalisée. Le lendemain devait avoir lieu au Centre Sèvres une réunion compliquée à propos d'un professeur dont je dénonçais depuis plusieurs années les comportements d'emprise et certains abus de pouvoir. J'étais alors directeur des études du Centre Sèvres (aujourd'hui Facultés Loyola Paris, NDLR). Et je me suis dit une phrase très simple : « J'ai un problème avec le déni. » Je n'avais pas fini cette phrase qu'une autre est arrivée immédiatement : « Tu sais très bien ce qui t'est arrivé lorsque tu étais enfant et que tu n'as jamais regardé. » Cela a été instantané. Comme si quelqu'un avait allumé la lumière.
D'un seul coup, tout est devenu évident. Pendant environ une heure, j'ai vécu dans une forme d'euphorie. Puis la partie rationnelle de moi-même est revenue. Elle a commencé à poser toutes les questions possibles : si c'est vrai, comment as-tu pu l'oublier ? Et si ce n'est pas vrai, pourquoi imaginer une chose pareille ? À partir de ce moment-là, j'ai passé près d'un an dans une immense machine à laver intérieure. Je ne savais plus où j'en étais.
— La Croix
Le contraire du courage : le découragement
Quel est le contraire du courage ?
Le courage s'oppose davantage au découragement qu'à la peur. Le découragement consiste à se dire : « Cela n'en vaut pas la peine » ou « Je n'en suis pas capable ». Nous avons tous cette petite musique intérieure. Et c'est là que la question du courage devient profondément spirituelle. Comment repérer cette petite voix qui nous explique que ce n'est pas possible, que nous ne sommes pas à la hauteur, que nous allons échouer ?
J'aurais de nombreuses raisons de me décourager. Mais il existe aussi quelque chose que je porte et auquel je crois. Et il y a des personnes qui m'encouragent à le porter. Même lorsque je ne comprends pas moi-même pourquoi je serais capable de le faire. Pour moi, c'est absolument essentiel dans la construction du courage. Il est beaucoup plus proche de l'encouragement que de l'héroïsme. Et moi, j'ai d'abord été encouragé par mes parents. Ils savaient repérer les qualités de chacun de leurs enfants. Je le voyais avec mon frère. Il avait plus de difficultés scolaires que moi mais ils reconnaissaient d'autres talents chez lui. Cette capacité à encourager m'a marqué.
— La Croix
L'incapacité de protéger
C'est terrible. D'où provient cette incapacité de protéger selon vous ?
C'est compliqué de comprendre ce qui paralyse. D'abord, il faut reconnaître que, depuis un an, un certain nombre d'évêques ont évolué. Ils ont effectué des signalements au procureur. Des enquêtes ont été ouvertes. Il y a eu des avancées significatives. Mais beaucoup d'autres évêques ne veulent toujours pas remettre profondément en cause leur vision des rapports au pouvoir dans l'Église.
Les évêques sont habitués à occuper la place de ceux qui savent et qui décident. Pourtant, ils savent eux-mêmes qu'ils ne savent pas toujours. Ils le reconnaissent parfois. Mais ils ont du mal à accepter la parole contradictoire des laïcs. Dans l'Église, la contradiction est très vite diabolisée. C'est redoutable. Les évêques n'ont pas un savoir immédiat, absolu ou illuminé, ni sur la foi ni sur les questions complexes auxquelles l'Église est confrontée. Et ces questions ne sont pas simples. Je crois aussi qu'il existe chez beaucoup d'entre eux une forme de ressentiment. Ils continuent d'imaginer que l'Église pourrait reconquérir une forme de pouvoir culturel. C'est une forme d'aveuglement volontaire. On ne veut pas voir parce qu'on comprend bien que, si l'on reconnaît cette réalité, on perd une des clés du système. On abandonne un moyen de contrôle sur la vie des personnes.
Est-ce propre à l'Église ?
Non. La dénonciation des violences sexuelles la dépasse largement. On la retrouve dans l'école, le sport, les familles, tous les milieux sociaux. Quand vous rencontrez certaines familles touchées par l'inceste, vous retrouvez très souvent les mêmes mécanismes : le silence, la protection du groupe, le refus de voir. Les réactions observées dans l'Église ne sont donc pas seulement ecclésiales. Elles s'inscrivent aussi dans des logiques sociales très profondes, que l'on retrouve agissantes dans la plupart des institutions. Celles-ci disposent en outre de ressources considérables : les réseaux, le pouvoir relationnel, la connaissance des procédures juridiques, les moyens financiers. Tout cela renforce leur capacité à se défendre. C'est extrêmement puissant.
— La Croix