Quand l'Abbé Pierre mobilisait son influence pour enterrer les plaintes

Une enquête de La Vie documente comment il a cherché à protéger ses proches accusés d'abus, dont Christian Hilario.

  Semaine du 20 au 26 juillet 2026 (article 7/8)  

Abbé Pierre (39) Emmaüs (21) Christian Hilario (1)

Une enquête de La Vie révèle un second volet du dossier Abbé Pierre. Après avoir établi en 2024 qu'il a été un prédateur sexuel (au moins 45 victimes recensées), le journal montre qu'il a activement protégé d'autres agresseurs. Le cas central est celui de Christian Hilario, responsable Emmaüs près d'Angoulême, accusé de violences physiques et d'agressions sexuelles sur des femmes en contrat aidé.

Le 23 septembre 1992, l'Abbé Pierre, alors personnalité préférée des Français, enchaîne à Angoulême trois rendez-vous pour peser sur l'enquête : le maire-député Chavanes, le procureur Guitton et le commissaire Bourry, qui décrit une pression inédite dans sa carrière. Trois jours plus tôt, il avait écrit au garde des Sceaux pour demander que Christian Hilario « soit blanchi ». Selon deux sources anonymes, il aurait aussi fait pression sur un média pour empêcher une publication.

Malgré huit plaintes, l'affaire est classée sans suite ; Christian Hilario meurt en 1996 sans avoir été jugé, donc présumé innocent.

Retour à Angoulême en 1992. L'Abbé Pierre a un agenda chargé. Trois rendez-vous sont prévus en six heures de présence, avec un objectif en tête : sauver le soldat Christian. Le premier rendez-vous est avec son « copain Georges Chavanes, qui lui a fait part de tout le bien qu'il pensait de l'excellent travail réalisé par la communauté à La Couronne », peut-on lire dans le quotidien Charente libre. Il rencontre ensuite Joël Guitton, procureur de la République, qui s'est déplacé à l'hôtel de ville « en raison de l'état de fatigue de l'Abbé Pierre ». Il s'entretient enfin avec Jean-Marie Bourry, le commissaire adjoint qui instruit les plaintes. Dans Charente libre, le journaliste écrit que l'intervention de l'Abbé Pierre « n'empêchera pas l'enquête de suivre son cours. Mais qu'il doit être dur de contredire un futur saint », décrivant par le menu, visiblement sans que cela ne choque, les multiples pressions de l'ecclésiastique auprès des autorités.

[…]

L'affaire ne s'arrête pas là, puisque, trois jours avant sa visite, le prêtre s'était même permis de contacter par courrier le ministre de la Justice, Michel Vauzelle. Une « supplique » pour que Christian Hilario « soit blanchi », écrit-il, assortie d'un dossier fourni de lettres de recommandation diverses : des médecins locaux, des compagnons qui jurent écrire « sans contrainte, sans dictée », le président de l'association Emmaüs locale Denis-Paul Perot, qui promet qu'Angoulême « n'est pas un enfer de violences physiques et sexuelles ». Il y a même un courrier de l'évêque d'Angoulême, Georges Rol, qui, s'il « n'est pas qualifié pour porter un jugement sur les faits qui lui sont reprochés », peut néanmoins « témoigner de l'estime qu'il a pour cet homme entièrement donné au service des plus démunis et de ses qualités de cœur qui se cachent parfois derrière la franchise et la verdeur de certains de ses propos ».

Selon deux sources qui ont demandé à rester anonymes, l'Abbé Pierre aurait même téléphoné à la propriétaire d'un média du sud de la France pour empêcher la publication d'une enquête fouillée sur les violences physiques et sexuelles commises par Hilario. Avec succès. Une pratique semble-t-il courante pour l'ecclésiastique, puisque ce n'est pas la première fois qu'il intervient auprès de la presse. En 1978 déjà, il implorait Valérie Antoniol, chroniqueuse judiciaire au Bien public (le quotidien de Côte-d'Or) « d'aider cet homme courageux et blessé et de ne donner aucun écho à sa comparution devant ce tribunal ».

La Vie

Informations complémentaires