Renaissance, la symphonie des tesselles : un beau projet, des questions qui demeurent

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Renaissance, la symphonie des tesselles : un beau projet, des questions qui demeurent

Il ne faudrait pas que l'institution se serve de cette œuvre pour esquiver les questions de fond.

Renaissance, la symphonie des tesselles (3)

Nous avons déjà parlé sur ce site du très beau projet Renaissance, la symphonie des tesselles. Il a été conçu par sœur Samuelle, artiste ermite et survivante d'abus au sein de l'Église. Il s'agit d'une mosaïque monumentale de 50 mètres carrés. Les survivantes et survivants d'abus au sein de l'Église sont invités à inscrire, au dos de chaque fragment, un message, une prière, des noms ou toute autre vérité qui leur appartient.

Un article de Tommaso Scicchitano — ancien prêtre catholique, aujourd'hui journaliste et consultant en communication — vient apporter des critiques à ce projet. Elles ne visent aucunement sœur Samuelle et ses intentions, mais le cadre dans lequel il se déploie, qui selon l'auteur fonctionne au bénéfice de l'institution.

Ce n'est pas le projet en lui-même qui serait problématique, mais ce que sa médiatisation par l'institution — et d'une certaine manière, son instrumentalisation — pourrait éviter de voir et de questionner. Il faut donc lire cet article non pas comme une critique de ce qui est dit par Renaissance, la symphonie des tesselles, mais comme un appel à ne pas oublier ce qu'il ne dit pas.

Les ateliers organisés dans des lieux d'Église, souvent en présence d'évêques ou de supérieurs religieux

Les ateliers de signature se déroulent dans un contexte ecclésiastique, souvent en présence d'évêques ou de supérieurs religieux. La victime rédige son témoignage et le remet à l'Église ; celle-ci l'intègre à une œuvre d'art qui célèbre sa capacité à accueillir la souffrance. Le cycle est bouclé. La subjectivation de la victime est réabsorbée par l'institution qui a perpétré l'abus, ou qui l'a dissimulé.

Ce n'est pas un détail. En psychologie du traumatisme institutionnel, le contexte de la prise de conscience est aussi important que la prise de conscience elle-même. La présence de l'institution responsable au moment de la « réparation » peut confirmer le rapport de pouvoir, au lieu de le dissoudre. La victime redevient une invitée ; accueillie, certes, mais aux conditions imposées par l'hôte.

La tessera e il cassetto (Traduction : Google translate)

Le récit visuel prescrit une fin favorable à l'institution

La mosaïque présente une progression chromatique. Elle évolue « des tons sombres aux couleurs redécouvertes », traduisant, selon le dossier, « un processus de reconstruction qui n'efface pas le passé mais l'intègre ». C'est une image magnifique, dans laquelle ceux qui la contemplent se reconnaissent. Mais c'est aussi un récit qui prescrit une fin. La renaissance n'est pas une option parmi d'autres : elle est la finalité inéluctable de l'œuvre, son titre, sa signification. La mosaïque n'envisage pas la possibilité que quelqu'un ne renaisse pas. Que quelqu'un demeure dans l'ombre. Que le passé ne soit pas intégré mais continue de semer le chaos.

Quiconque a étudié la psychologie sociale connaît le concept de clôture narrative forcée : l'imposition d'une trame narrative positive à des expériences qui peuvent rester sans résolution. Pour les victimes qui ne se reconnaissent pas dans la métaphore de la renaissance, une œuvre comme celle-ci peut constituer une seconde forme de silence, plus insidieuse que la première. Votre souffrance est légitime, pourvu qu'elle se termine bien. Votre histoire est la bienvenue, pourvu que son dernier chapitre soit porteur d'espoir.

Les œuvres qui expriment la colère, le déni et la dénonciation sans rédemption : où sont-elles ? Les photographies du dossier les excluent presque totalement. La sélection visuelle construit un canon : la « bonne » victime est celle qui pardonne, celle qui remercie, celle qui s'intègre. Les autres ne trouvent pas leur place dans ce cadre.

La tessera e il cassetto (Traduction : Google translate)

L'absence de la thématique de la justice et de la réparation

Le vocabulaire du projet mérite qu'on s'y attarde. « Réparation », « renaissance », « chemin », « blessures persistantes », « vivre non pas malgré les blessures, mais avec et même à travers elles » : c'est le vocabulaire de la résilience et de la spiritualité, jamais celui de la justice. Le cadre choisi déplace l'attention du niveau juridico-institutionnel (qui a fait quoi, qui savait, qui a étouffé l'affaire, où sont les documents) au niveau thérapeutique et spirituel (la victime qui renaît, le fragment qui se répare, l'obscurité qui se mue en lumière).

Le dossier ne présente aucune contradiction. Aucune voix d'une association de victimes ne soulève de questions critiques. Personne ne dit : « La carte de membre est jolie, mais où est mon dossier ? » La seule voix de victime est celle de sœur Samuelle, qui est aussi l'artiste, et dont le témoignage est entièrement construit dans une perspective de rédemption. C'est un récit sans dissonance.

La tessera e il cassetto (Traduction : Google translate)

Le code QR reliant les 200 fragments est une métaphore parfaite. Quiconque le scanne pénètre dans l'univers du projet : l'opéra complet, le film, la symphonie. Il n'accède ni à une base de données de cas documentés, ni à des archives, ni à un rapport d'enquête. Le code QR relie des fragments esthétiques, non des fragments de vérité.

La tessera e il cassetto (Traduction : Google translate)

La légitimité des partenaires est instrumentalisée ?

Le dossier recense les partenaires institutionnels du projet : la Conférence épiscopale française, la Commission pontificale pour la protection des mineurs au Vatican, la Conférence des religieux et religieuses de France, le CECAR en Suisse, Grupo VITA au Portugal, The Loud Fence en Angleterre, Proyecto Repara en Espagne et l'INIRR en France. Trois cent cinquante contributeurs internationaux.

Ici, le projet mérite d'être questionné non pas pour ce qu'il dit, mais pour ce qu'il ne dit pas.

La CECAR, Commission suisse d'écoute, de conciliation, d'arbitrage et de réparation, est l'un des organismes les plus sérieux et indépendants du paysage européen de la justice restaurative pour les victimes d'abus cléricaux. Fondée en 2016 à l'initiative du Groupe SAPEC et d'institutions catholiques suisses, elle est indépendante des autorités ecclésiastiques. Dans son rapport d'activité 2020, la CECAR constatait que l'accès aux archives était « difficile, voire pratiquement impossible » et qu'elle observait un manque de transparence dans la transmission de l'information par les congrégations.

L'étude pilote de l'Université de Zurich sur les abus sexuels au sein de l'Église catholique suisse, présentée en septembre 2023, a recensé plus d'un millier de cas et formulé des recommandations explicites : ouvrir les archives de l'Église aux chercheurs et aux victimes, stopper la destruction des documents pertinents et autoriser l'accès aux archives du Vatican. La nonciature apostolique de Berne a refusé d'ouvrir ses archives aux historiens chargés de l'enquête. Les chercheurs ont constaté que 90 % des agresseurs sont identifiables dans les documents, contre seulement 70 % des victimes : les archives de l'Église racontent l'histoire des agresseurs, et non celle des victimes.

En France, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (CIASE), présidée par Jean-Marc Sauvé, a publié en 2021 un rapport de 2 500 pages documentant un phénomène « massif » et « systémique » : au moins 216 000 victimes, impliquant entre 2 900 et 3 200 prêtres et religieux sur une période de soixante-dix ans. La Commission a formulé 45 recommandations. Elle a eu accès aux archives, mais par autorisation spéciale, et non en vertu d'une disposition législative. Le système lui-même demeure opaque.

Voici les partenaires de [Renaissance, la symphonie des tesselles]. Des organisations qui réclament depuis des années ce que le projet n'évoque même pas : la transparence des documents, l'accès aux dossiers, la fin de la destruction des documents et la responsabilité institutionnelle. Le dossier de [Renaissance, la symphonie des tesselles] ne contient ni le mot « archives », ni le mot « enquête », ni le mot « responsabilité » au sens d'une reddition de comptes institutionnelle documentée.

La tessera e il cassetto (Traduction : Google translate)

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