Père Gilles Drouin : « La Pentecôte n'est pas la fête de l'Esprit Saint »
<< Semaine du 18 au 24 mai 2026 (article 6/8) >>
Père Gilles Drouin : « La Pentecôte n'est pas la fête de l'Esprit Saint »
Quand le pentecôtisme américain bouscule la théologie catholique.
Le renouveau charismatique catholique, né dans le sillage du pentecôtisme américain, a profondément reconfiguré la sensibilité spirituelle de nombreux chrétiens en Occident depuis les années 1970. L'Esprit Saint y occupe une place centrale — centrale au point, parfois, d'en devenir envahissante. Dans certaines communautés nouvelles ou mouvements d'inspiration charismatique, son invocation tourne à l'incantation : on attend de lui des guérisons immédiates, des signes tangibles, une résolution quasi magique des épreuves de l'existence. Cette pneumatologie de l'efficacité, coupée de ses racines trinitaires et pascales, n'est pas sans conséquences. Elle a fourni un alibi théologique à des communautés dont les dérives — emprise spirituelle, gourous charismatiques, promesses thérapeutiques non tenues — ont défrayé la chronique et blessé des fidèles en quête sincère de Dieu.
Ce n'est pas un hasard si plusieurs des communautés récemment épinglées par les autorités ecclésiales françaises partageaient cette même caractéristique : une « théologie » de l'Esprit Saint hypertrophiée, déconnectée du mystère pascal, réduite à un opérateur de transformation personnelle. Quand l'Esprit devient un outil, la foi devient une technique — et la porte s'ouvre à toutes les manipulations largement dénoncées sur ce blog.
C'est probablement en raison de l'influence du Mouvement pentecôtiste et de ses déclinaisons charismatiques que les églises latines ont « retrouvé » l'importance du Saint-Esprit dans une théologie et une liturgie jusque-là très profondément et peut-être trop unilatéralement christocentrées. Et c'est assurément une bonne chose. Mais ce faisant, on a eu tendance à transférer sur l'Esprit les catégories jusque-là appliquées au Christ.
Ainsi la Pentecôte tend-elle à être envisagée comme une Pâque bis (avec parfois une Vigile bis), la confirmation tend-elle à être la célébration du don de l'Esprit alors que, Dieu merci, la plupart des confirmands l'ont reçu avant : la formule liturgique de la confirmation n'est d'ailleurs pas « Reçois le Saint-Esprit » mais « Sois marqué du Saint-Esprit le don de Dieu ».
Ces considérations pourraient apparaître comme des divagations de théologiens, ou pire, de liturgistes, hors-sol. En fait l'enjeu n'est pas mince pour la vie spirituelle des chrétiens, des confirmands et des catéchumènes en particulier. Comme vicaire général, j'ai la chance de lire de nombreuses lettres de confirmands ou de catéchumènes qui demandent, pour les premiers la confirmation, pour les seconds les sacrements de l'initiation chrétienne.
Ces textes sont souvent magnifiques, et suscitent toujours en moi une profonde action de grâces… laquelle ne doit pas interdire d'exercer l'œil du théologien. Je suis surpris par le désir, une fois encore bien compréhensible, exprimé par ces hommes et ces femmes, de trouver dans les sacrements de l'Église une consolation, un bien-être que leur vie souvent cabossée ne leur procure pas.
Ce faisant, la personne du Saint-Esprit est très présente dans ces lettres, et ils attendent de son effusion ce bien être, cette paix que la vie leur a refusée. En revanche la Pâque du Christ, qui est le cœur brûlant de la foi chrétienne, sa mort et sa résurrection, sont étonnamment absentes de la quasi-totalité des lettres, y compris pour les catéchumènes qui vont précisément être plongés dans la mort et la résurrection du Seigneur.
Et c'est là que le bât blesse : ainsi comprise, avec cette « occultation » de la Pâque, la foi chrétienne court le risque dangereux d'être réduite à une technique parmi d'autres de développement personnel. Et l'invocation du Saint-Esprit, sans lien avec la Pâque, la Croix du Christ, à une technique destinée à résoudre, comme par enchantement, des problèmes très humains.
— La Croix