« Je n'ai aucun souvenir de mon enfance » : témoignage du président de l'association Eclats

  Semaine du 11 au 17 mai 2026 (article 1/8)   >>

« Je n'ai aucun souvenir de mon enfance » : témoignage du président de l'association Eclats

Victime d'amnésie traumatique, des souvenirs ont resurgi au bout de plusieurs dizains d'années.

Témoignage (35) Père Daniel Prot (7) Les 3P (7) Diocèse de Reims (10)

Le point de bascule remonte à près de trois ans. Un soir de septembre, à Reims, un prix lui est décerné pour son travail de photographe. Il est entouré d'amis, « picole un peu », la soirée est agréable. De retour chez lui, tout le monde va se coucher, lui reste pianoter devant l'ordinateur. Des replis de sa mémoire émergent alors le nom de Daniel Prot, un abbé connu dans l'enfance, qui œuvra à la paroisse Notre-Dame de 1967 à 1978 et à la paroisse Saint-Maurice Saint-Rémi de 1978 à 1986.

« Dans ma tête, j'étais bien, en mode automatique, rien de spécial… », se souvient-il. Au milieu de la nuit, une énième recherche lui fait lire le témoignage d'un certain Thomas, un homme qui explique avoir été sexuellement agressé pendant l'enfance par un prêtre, à l'occasion d'une colonie de vacances organisée à Clefcy (devenue Ban-sur-Meurthe-Clefcy), près de Gérardmer (Vosges). Ces colonies, Guillaume Gellert y était aussi. « Ça a été le déclic. Un truc me manquait et là… »

Un temps pour sonder ses profondeurs et il reprend : « Ce moment de révélation a été plutôt positif, je ne peux pas dire autre chose. C'était de l'ordre du soulagement, la compréhension presque immédiate qu'une recherche inconsciente venait d'aboutir. Une pièce manquait au puzzle de ma propre existence et je ne le savais pas. » Le lendemain, il se met en quête de retrouver Thomas, qui a mentionné dans son texte un récent contact avec le diocèse.

Mais le diocèse fait de l'obstruction et Guillaume Gellert menace d'alerter la presse. Enfin, il obtient le numéro de Thomas. Une rencontre a lieu. « Il se souvenait de moi à la colo, avait des images précises – en train de discuter sur un muret, etc. » Guillaume Gellert va aussi fouiller la mémoire de sa mère : « Elle m'a ressorti des cartes postales que je lui avais envoyées depuis la colo. Sur l'une, j'avais dessiné un plan du dortoir avec les emplacements des lits, celui de l'abbé était à côté du mien. »

Théorisé par Freud à la fin du XIXᵉ siècle, l'oubli d'événements traumatisants, dont le souvenir peut resurgir des décennies après les faits, est l'un des arguments des tenants de l'imprescriptibilité des violences sexuelles sur mineurs. Sujet complexe et souvent caricaturé, l'amnésie traumatique est un mécanisme déclenché par le cerveau pour se protéger de la peur extrême générée par des violences. La résurgence de ces souvenirs peut faire revivre à l'identique ces violences du passé.

À force de traquer son passé, Guillaume Gellert s'agrippe aujourd'hui à deux souvenirs de ces colonies de vacances : « Moi avec l'abbé, la nuit, dans les toilettes, ça reste très nébuleux. Et moi, encore, lors d'un réveil brutal dans le dortoir. Longtemps, je me suis dit que c'était un réveil de terreur lié à la honte que j'avais de pisser au lit chaque nuit. » La chronologie reste incertaine, elle aussi : « En 1979, sûr, car il y a ma carte postale. Et puis probablement en 1981, peut-être aussi en 1977. »

Guillaume Gellert tient à dissiper un malentendu. « Avoir des images de ce qui m'est arrivé n'est pas indispensable », confie d'un sourire triste celui qui loue l'EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing), une méthode qui permet de désamorcer les souvenirs traumatiques, reconnue comme un des traitements de référence des états de stress post-traumatique et de plus en plus proposée en prévention, dans les suites immédiates d'un traumatisme.

« C'est une telle chance de comprendre, insiste-t-il. J'ai compris que mon amnésie n'était pas là pour rien et c'est incroyable. Avant ce concours de circonstances, cette rencontre avec Thomas, j'étais défaillant, désespéré, usé de ne pas comprendre plein de choses, d'en croire d'autres. » Le regard se fait plus déterminé : « Je ne peux pas vous dire que j'ai été violé telle année à tel endroit, mais je sais que j'ai côtoyé un pédophile pendant mes années de maternelle – il vivait au-dessus de l'école et on sait qu'il y a amené des gamins grâce à des témoignages –, au catéchisme et deux trois fois en colonie de vacances. »

Thérapies, amnésie, énurésie persistante jusqu'à sa majorité, « douleurs intenses à chaque fois qu'on parle de ça » : les séquelles post-traumatiques ont été, et sont encore, nombreuses. Mais Guillaume Gellert a appris à calmer ses peurs et leurs redoutables répétitions, notamment grâce au soutien de ses proches. « Ma femme m'a notamment dit : mais depuis trente ans, tu m'avais déjà mentionné cet abbé et dit qu'il était bizarre, sans plus. Je ne me rappelais pas lui en avoir parlé. »

France3

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