Violences sexuelles : « La société a une idée très précise de ce que devrait être une « bonne » victime »
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Violences sexuelles : « La société a une idée très précise de ce que devrait être une « bonne » victime »
Une tribune de Negar Haeri et Coraline Hingray publiée dans Le Monde.
Negar Haeri, Avocate pénaliste au barreau de Paris
Coraline Hingray, Professeure de psychiatrie« Pourquoi n'a-t-elle pas crié ou tenté de fuir ? », « Pourquoi ne se souvient-elle pas clairement ? », « Pourquoi n'a-t-elle pas immédiatement parlé ou porté plainte ? », « Pourquoi est-elle à ce point dénuée d'émotion en racontant ? », « Pourquoi son comportement semble-t-il contradictoire ?"…
Ces questions reviennent fréquemment lorsque des victimes de violences sexuelles prennent la parole. Et elles ne sont pas neutres. On les entend dans les commissariats, dans les tribunaux, parfois même dans les cabinets médicaux. Derrière ces interrogations se cache une attente implicite. La société a une idée très précise de ce que devrait être une « bonne » victime : elle devrait se débattre, être bouleversée lorsqu'elle raconte. Son récit devrait être linéaire, cohérent, stable dans le temps.
Ces jugements traduisent une méconnaissance profonde des mécanismes que l'organisme humain met en place pour se défendre d'une menace extrême. Car, face au danger, le cerveau déclenche des réponses de survie automatiques. Au moment de l'agression, certaines personnes se figent, incapables de bouger ou de parler : c'est la sidération, ou freezing.
D'autres décrivent un sentiment d'étrangeté, comme si elles étaient absentes de leur propre corps, anesthésiées ou spectatrices de la scène. Ces réactions de survie portent un nom : la dissociation. Si ces réactions sont adaptatives sur le moment, elles peuvent ensuite se prolonger et évoluer vers de véritables troubles dissociatifs. C'est ce passage d'un mécanisme de protection à un trouble durable qui reste encore largement méconnu.
Facteurs de discrédit
Les victimes peuvent alors présenter des souvenirs fragmentés, où des pans entiers de mémoire sont inaccessibles. Chez certaines personnes exposées à des traumatismes répétés, notamment dans l'enfance, l'expérience peut aller jusqu'à une forme de division intérieure : différentes parties de soi coexistent, avec des vécus ou des réactions différentes, parfois avec des voix contradictoires dans sa tête.
Cela peut se traduire par des comportements déroutants : alternance entre hypersexualité et rejet de celle-ci, impossibilité d'évoquer les faits à certains moments, détachement émotionnel total à d'autres. La dissociation peut aussi s'exprimer dans le corps, sous forme de crises d'allure épileptique, de douleurs, de paralysies ou de troubles sensoriels. Or, ces manifestations, qui ont permis de survivre au moment du traumatisme, et leurs conséquences deviennent des facteurs de discrédit.
Une victime qui n'a pas résisté peut être soupçonnée d'avoir consenti. Une personne dont les souvenirs sont fragmentés ou qui met des années à en parler peut être jugée peu fiable. Celle qui ne s'effondre pas, ou dont les réactions semblent changeantes, peut être perçue comme insincère, voire accusée de simuler ou de manipuler. Lorsque les réactions réelles des victimes ne correspondent pas à l'image attendue, elles deviennent une preuve contre elles.
Les conséquences sont majeures. Sur le plan judiciaire d'abord, ce discrédit conduit à une double injustice : la parole de la victime est mise en doute, tandis que l'agresseur, lui, bénéficie de celui-ci. Le soupçon ne produit pas seulement de l'injustice : il produit du silence. Anticipant le risque du discrédit, ou l'ayant déjà éprouvé, certaines victimes renoncent à parler ou à porter plainte.
Sur le plan sanitaire ensuite, les troubles dissociatifs, qui toucheraient 10 % de la population, restent massivement sous-diagnostiqués. Pourtant, la recherche internationale a largement documenté l'amnésie dissociative, le trouble dissociatif de l'identité et les troubles dissociatifs à symptomatologie neurologique (aussi appelés « troubles neurologiques fonctionnels »). En France, comme dans de nombreux pays, ces réalités demeurent insuffisamment reconnues. Cette méconnaissance conduit trop souvent à une errance médicale, à des diagnostics erronés et à du rejet.
Victimisation secondaire
Plus largement, cette incompréhension alimente ce que les chercheurs nomment la « victimisation secondaire » : lorsque les réactions de l'entourage, des institutions ou des professionnels aggravent la souffrance initiale. Pour certaines victimes, le moment où elles cherchent de l'aide devient un nouveau traumatisme.
Ce qui relève du fonctionnement même du cerveau traumatisé entre alors en collision avec les attentes sociales de cohérence, de linéarité et d'émotion visible. Dès lors, ce constat appelle des réponses concrètes. La formation aux réactions dissociatives, au moment du traumatisme comme dans leurs conséquences post-traumatiques, doit devenir obligatoire pour tous les professionnels en contact avec des victimes. Dans le cadre des expertises judiciaires, l'évaluation des troubles dissociatifs chez les victimes doit être explicitement demandée aux experts psychologues et psychiatres.
Il est nécessaire d'engager une montée en compétence sur l'ensemble du territoire pour le diagnostic et la prise en charge des troubles dissociatifs. Cela implique à la fois de soutenir la réplication de structures spécialisées d'expertise, telle que la Maison de la résilience, à Nancy, et de renforcer les centres régionaux du psychotraumatisme pour qu'ils puissent intégrer pleinement ces dimensions.
De plus nous demandons la mise en place d'une commission d'enquête nationale sur la dissociation comme angle mort des politiques judiciaires et de santé publique. Il est temps de changer de regard. Sortir la dissociation de l'invisible n'est pas seulement un enjeu scientifique : c'est une question de justice et de santé publique. C'est réduire la victimisation secondaire, limiter les surtraumatismes et favoriser la parole.
Tant que ces symptômes resteront méconnus, ils continueront de transformer la protection du cerveau traumatisé en motif de doute ou de rejet. Ce qui protège pendant la violence – se figer, se couper de soi, oublier – ne devrait jamais devenir ce qui empêche d'être crue.
Negar Haeri, avocate pénaliste au barreau de Paris et ancienne secrétaire de la Conférence des avocats du barreau de Paris ; Coraline Hingray, professeure de psychiatrie à Nancy et fondatrice de la Maison de la résilience, centre nancéien d'expertise dédié aux troubles dissociatifs et violences sexuelles.
— Le Monde