Le calvaire des nonnes virées du couvent

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Le calvaire des nonnes virées du couvent

Des dizaines de sœurs sont écartées de leur communauté chaque année, sans aide et inexistantes pour l'État, au risque de finir à la rue.

Emprise et dérives sectaires (13) Fraternité Victimes (9)

Il y a quelques mois, Catherine a quitté l'enfer du couvent où elle était nonne depuis l'âge de 22 ans. Trois décennies dans cet endroit où jamais personne ne lui demandait si elle était heureuse, qu'elle a quitté pointée comme « la rebelle », celle qui osait questionner les enseignements du fondateur, un moine condamné pour de multiples abus. Aucun évêque n'a empêché ce départ forcé, piloté par les cheffes d'une communauté nouvelle - l'une de ces congrégations créées après les années 1950, parfois déviantes mais pourvoyeuses de jeunes ouailles pour l'Église - qui ne voulaient pas d'une tête qui dépasse.

Résultat : à la porte avec 250 € en poche et son habit de religieuse en guise de balluchon, après trente ans de sacerdoce. Comme toutes les nonnes, elle n'a pas de compte en banque, aucun moyen de paiement, ni de logement. Pas même une famille sur qui compter. Seule, démunie, comme un enfant projeté dans le monde des adultes.

Catherine n'est pas un cas isolé : sur 25 000 religieux que compte le pays, hommes et femmes, plusieurs dizaines de sœurs sont écartées de leur communauté chaque année et se retrouvent à la rue, hors des radars. « Vingt à trente », dit une source cléricale, précisant qu'aucune statistique officielle n'existe. Une seule certitude : elles sont l'angle mort de l'Église catholique.

À tel point que certaines n'ont même plus d'existence pour l'administration. Comme sœur Louise, une Lyonnaise, que sa prieure générale avait privée de carte d'identité. « Tu n'as pas besoin de voyager ni de faire aucune démarche », justifiait-elle alors à Louise, qui devait « demander une autorisation pour un stylo ou un bout de papier », raconte-t-elle aujourd'hui, libérée depuis 2024 de l'emprise d'une communauté qui l'a baladée de couvent en couvent, espérant la mettre au pas, avant de la mettre à la porte. « Sur le moment, je ne m'en souciais pas. Mais en sortant, j'ai dû demander le RSA, trouver un logement, un abonnement téléphonique… Comment on fait sans document d'identité ? », rembobine celle qui a atterri dans la chambre d'ami d'une « copine de collège » avec qui elle avait gardé contact. Des années durant, elle a été un fantôme pour la société.

« Un scandale », se révolte Mélanie Debrabant, fondatrice de l'association Fraternité Victimes, qui a accompagné 75 de ces femmes en deux ans. « C'est inacceptable pour l'Église, pour ces lieux censés propager le bien, mais aussi pour l'État, qui laisse faire. Ce sont des citoyennes cloîtrées dans des endroits où le droit n'est pas respecté. À l'heure où les autorités mettent le nez dans les écoles catholiques, pourquoi pas dans les congrégations, où vivent des femmes privées de papiers et soumises aux vœux d'obéissance ? Cela coche toutes les cases d'une dérive sectaire ! » Si la Miviludes est parfois saisie, difficile de faire bouger le système, faute de moyens.

Véronique Margron, qui a dirigé jusqu'en 2025 la Conférence des religieux et religieuses de France, qui fédère la plupart des communautés, est toujours contactée par des sœurs désespérées. « Dans la majorité des cas, la sortie se passe bien : la plupart des congrégations - surtout les plus anciennes - donnent l'équivalent d'un smic par mois ou prêtent une voiture, pendant un an », tient à tempérer cette figure respectée de l'Église. Mais elle constate : « Des drames humains et des injustices existent. Des personnes mises dehors, sans ressources, sans accompagnement… C'est une honte. Une fois, l'une d'elles m'a appelée, elle avait 70 € en poche ! »

Le Parisien

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