Dispositif « Renaître » et arrêt Di Falco : opposition ou complémentarité ?
Deux tribunes publiées dans La Croix.
Indemnisation des victimes d'abus : « L'arrêt Di Falco percute le nouveau dispositif Renaître »
Un tribune de Me Aymeric de Bezenac, Me Sophie David, Me Nadia Debbache, Catherine Fabre, Me Jean-Baptiste Moquet, Me Sibylle de Survilliers
L'annonce de la mise en œuvre du dispositif « Renaître » par la Conférence des évêques de France (CEF) et le prononcé de l'arrêt « Di Falco » par la cour d'appel de Paris ont eu lieu le même jour, ouvrant une contradiction majeure pour les victimes d'abus et pour l'Église elle-même.
La cour d'appel de Paris précise le point de départ de la prescription de l'action en responsabilité civile engagée par une victime de viol commis par un prêtre. Cette solution est classique en droit de la responsabilité et elle est cohérente avec le parcours des victimes d'abus sexuels, souvent incapables de se défendre ou même de s'exprimer longtemps après l'agression. L'indemnisation de la victime est donc possible longtemps après les faits, pour peu que sa situation n'ait pas été stabilisée, ce qui est apprécié selon des critères médicaux, dans les 20 ans qui précèdent l'action en justice.
[…]
L'indemnisation de la victime se fera dans les termes de la loi, autrement dit pas seulement dans une organisation volontaire de l'Église, selon ses conditions et les limites voulues par elle. L'arrêt n'a rien de révolutionnaire ni d'hostile à la pratique religieuse : la cour d'appel de Paris applique ici la loi.
Or, « Renaître » et l'arrêt Di Falco s'appliquent, de manière générale, aux mêmes problèmes, c'est-à-dire la prise en charge des victimes de viol et agressions sexuelles subis dans le cadre de l'Église catholique. Et pourtant ces deux événements se percutent en apportant des solutions différentes voire contradictoires aux mêmes enjeux factuels et humains.
— La Croix
« Le tribunal et la commission vérité ne se contredisent pas, ils se complètent »
Une tribune de Dominique Attias, Jean-Pierre Massias, Jean-Baptiste Moquet, Xavier Philippe.
La justice civile, aussi indispensable soit-elle, traite par nature des situations individuelles, selon une logique probatoire, sans toujours pouvoir appréhender pleinement les dynamiques collectives qui ont rendu ces violences possibles.
C'est précisément dans cet espace que les dispositifs de type commissions vérité trouvent leur pertinence. Ils ne visent pas à se substituer à la justice, mais à répondre à d'autres besoins : offrir un cadre d'écoute, produire une vérité globale, reconnaître des responsabilités institutionnelles et contribuer à transformer les structures. Ils relèvent d'une logique de justice systémique, complémentaire de la justice juridictionnelle.
[…]
En réalité, violences individuelles et violences systémiques constituent les deux faces d'un même phénomène. L'acte singulier ne peut être pleinement compris sans le système qui l'a rendu possible. Dans cette perspective, le tribunal et la commission vérité ne se contredisent pas : ils se complètent. Le juge établit des responsabilités individuelles et répare un préjudice ; la commission, qui n'est d'ailleurs pas nécessairement interne, éclaire les mécanismes collectifs et ouvre la voie à la prévention.
L'enjeu n'est donc pas d'opposer ces outils, mais de penser leur articulation. Une réponse véritablement à la hauteur des violences sexuelles suppose de conjuguer justice individuelle et compréhension systémique. C'est à cette condition que l'on pourra dépasser une approche fragmentée et construire une réponse à la fois réparatrice, explicative et préventive.
— La Croix
Informations complémentaires
Instance Nationale Indépendante d'Accompagnement des Victimes dans l'Église (Iniave)
- https://www.la-croix.com/religion/abus-sexuels-dans-l-eglise-la-juge-sophie-darbois-dirigera-liniave-nouveau-dispositif-de-reparation-20260901
- https://web.archive.org/web/20260715031227/https://eglise.catholique.fr/sengager-dans-la-societe/lutter-contre-pedophilie/actualite-de-lutte-contre-pedophilie/570533-dispositif-renaitre-victimes-mineures/
- https://eglise.catholique.fr/sengager-dans-la-societe/lutter-contre-pedophilie/iniave-instance-independante-permanente-accompagner-personnes-victimes-2/573168-iniave-faq/
- https://www.youtube.com/watch?v=Vnd5-gEfktI
- https://eglise.catholique.fr/sengager-dans-la-societe/lutter-contre-pedophilie/521820-le-denier-ne-sert-pas-a-abonder-le-fonds-de-reparation-pour-les-victimes-de-violences-sexuelles-dans-leglise/
- https://www.lavie.fr/christianisme/eglise/cest-la-gueule-de-bois-le-dispositif-renaitre-inquiete-les-victimes-de-violences-sexuelles-dans-leglise-103722.php
- https://www.la-croix.com/Religion/Le-pere-Gerard-Le-Stang-nomme-eveque-dAmiens-2021-03-20-1201146704
- https://iniave.fr
Présentation
Couvrant le même périmètre que l'Inirr, l'Instance Nationale Indépendante d'Accompagnement des Victimes dans l'Église (Iniave) vise à accompagner les personnes victimes de violences sexuelles lorsqu'elles étaient mineures dans le cadre diocésain, en s'appuyant sur « les pratiques de la justice restaurative ». Cette structure est voulue par les évêques « permanente » et « indépendante » 🡵.
Compétence de l'Iniave :
- Nature des faits dénoncés : violences sexuelles
- Auteur : clerc ou laïc missionné par un évêque
- Victime : mineures au moment des faits dénoncés
Historique
L'Iniave a été votée en mars 2026 lors de l'assemblée plénière des évêques à Lourdes 🡵, initialement sous le nom de dispositif « Renaître », pour succéder à l'Inirr au 1er septembre 2026. Plus exactement, depuis le 1er septembre 2026, l'Inirr continue de traiter pendant 18 mois les dossiers déjà ouverts tandis que l'Iniave accueille les nouvelles demandes.
Fonctionnement
Le fonctionnement initial prévoyait de s'appuyer sur les cellules d'accueil et d'écoute diocésaines :
Le dispositif « Renaître » s'articulera autour d'un réseau de proximité constitué d'une part des cellules d'accueil et d'écoute diocésaines sous la responsabilité des évêques, et d'autre part, d'accompagnants coordonnés par une instance nationale indépendante. Comme c'est le cas aujourd'hui, les personnes victimes pourront s'adresser aux cellules d'accueil et d'écoute diocésaines qui seront chargées de l'accueil (étape 1) et de l'écoute (étape 2) ou bien contacter directement l'instance nationale indépendante, dans le cas où les personnes souhaiteraient n'avoir aucun contact avec l'Église.
— CEF
De nombreuses personnes ont fait remarquer que la partie constituée des cellules d'accueil et d'écoute diocésaines n'était, par définition, pas indépendante : elle est « sous la responsabilité des évêques » 🡵.
Au premier septembre 2026, sans indiquer que le fonctionnement a évolué, c'est une version bien différente qui est présentée :
Les démarches restauratives, y compris pour la contribution financière, sont portées par les accompagnants coordonnés par l'instance nationale indépendante : elles ne dépendent pas des cellules diocésaines ou des évêques.
Les personnes victimes ne passeront pas les cellules d'accueil et d'écoute pour saisir l'Iniave : elles la saisiront directement. Les cellules d'accueil et d'écoute, placées sous la responsabilité des évêques, continueront, elles, d'accueillir et d'écouter les personnes qui souhaitent révéler aux évêques les faits de violences sexuelles subies.
— CEF

Selon le souhait de la victime, l'accompagnant pourra être localisé dans diocèse de la victime pour davantage de proximité, ou au contraire dans un autre diocèse pour « dépayser » l'accompagnement 🡵.
Financement
Le fonds Selam est conservé en l'état et continue d'être piloté par la même équipe. La nouveauté réside dans le fait que ce fonds est financé non plus de façon volontaire de la part des diocèses, mais par cotisation annuelle obligatoire, incluant les moyens de fonctionnement du Tribunal pénal canonique national 🡵.
Remarque : il est probable que le fonds Selam puisse à présent être alimenté à l'aide du denier de l'Église, alors que cette source de financement avait été totalement et très explicitement exclue quand il servait exclusivement à financer l'Inirr 🡵.
Présidence
- Depuis sa création en 2026 : Sophie Darbois 🡵
Critiques
Le professionnalisme
Il semble difficile de constituer un nouveau réseau national d'accompagnants présent dans tous les diocèses alors que certaines cellules d'écoute diocésaines ont déjà été mises en cause pour leur manque de professionnalisme.
De plus, l'accompagnement nécessaire aux victimes nécessite des professionnels de santé formés à la prise en charge du psychotrauma. Disposer de bénévoles (ou même de salariés), même de très bonne volonté, n'est donc pas suffisant. Et on ne forme pas des personnes à la prise en charge des psychotrauma dans l'urgence. Il faut recruter des professionnels de santé pour ne pas que l'accompagnement puisse faire plus de mal que de bien. Il faut bien garder à l'esprit que les traumatismes vécus par les victimes sont extrêmement intenses et profonds.
« Dans les cellules d'écoute, les personnes sont bénévoles. Elles donnent de leur temps et sont bien intentionnées, mais sans formation au psychotrauma et en droit, cela risque de faire plus de mal que de bien. » Or, selon ces témoins, l'Inirr était justement arrivée à un stade de professionnalisme très satisfaisant.
— La Vie
La réparation financière
La réparation financière (dite « contribution financière ») est dissociée des démarches restauratives et devient une demande à part, ce qui ancre davantage son caractère optionnel : « la demande doit être faite explicitement par la personne victime au terme de son parcours » 🡵.
Les évêques ont choisi de ne pas reconduire le barème d'indemnisation de l'Inirr : « le montant est évalué selon une grille nationale établie par l'instance indépendante, en association avec les évêques » 🡵.
Pour Michel, « ce qui m'a alerté est qu'il est question d’« aide financière ». Or, c'est un débat que nous avions eu au tout début des discussions pour l'Inirr, il y a cinq ou six ans. Il ne s'agit pas d'une aide, mais d'une réparation. Pour moi, les évêques ne sont pas débarrassés de la culture du bon samaritain. Ils pensent être le bon samaritain alors qu'ils sont le larron, le lévite et le prêtre. Dans cette posture, cela ne peut pas marcher. Car ce qu'ils vont nous donner, au lieu que ce soit un dû, une dette à honorer, se transforme en charité de la part de l'institution. Et la victime, par ricochet, devient redevable. » Il oscille entre désespoir et rire fatigué : « Majoritairement, je ne pense pas que ce soit de la mauvaise foi ou de la volonté de nuire. Ils ne comprennent pas. Ils sont dans leur bulle. »
— La Vie
Quand le dispositif sera t-il pleinement opérationnel ?
Le jour du lancement de l'Iniave, un article de La Croix indique : « l'une des missions de l'Iniave sera « de constituer et de coordonner le réseau d'accompagnants bénévoles ou salariés et d'en élaborer la charte éthique, le programme de formation et le référentiel d'accompagnement, y compris le barème de la contribution financière », précise Mgr Gérard Le Stang, évêque d'Amiens et président du Conseil national pour la protection des mineurs de la CEF ».
Il semble donc qu'au jour du lancement de l'Iniave, tout reste à faire… à commencer par le réseau d'accompagnants bénévoles ou salariés (l'objectif est de disposer d'un accompagnant dans chaque diocèse 🡵). Le travail qui reste à accomplir avant que le dispositif soit pleinement opérationnel est donc immense.
Le nom, initialement Dispositif « Renaître »
« Renaître » laisse entendre un changement radical, comme un nouveau départ à partir d'une page blanche. Mais pour les victimes, l'objectif de la démarche de réparation est de parvenir à vivre un peu mieux avec le traumatisme subi, qui n'est jamais effacé. On est donc loin d'une renaissance.
Le titre même du dispositif fait réagir. Joanna a l'impression que « quelque chose s'est renversé. On passe d'une instance où l'Église « reconnaît » ses torts et essaie de « réparer » à une injonction envers les victimes, appelées à « renaître ». C'est la tactique des agresseurs, qui retournent la honte et renvoient la responsabilité à leurs victimes ». Selon elle, avec le nouveau dispositif, « l'Église n'assume plus sa responsabilité ».
— La Vie
Contact
iniave.fr
contact@iniave.fr
45, rue saint Lambert 75015 Paris
Prescription
IMPORTANT : la législation relative aux délais de prescription est complexe, et il appartient au juge d'évaluer l'application des règles. Ce n'est donc jamais à une autre personne (comme un évêque, par exemple) de décider si la prescription s'applique ou non.
Les informations ci-dessous sont données à titre informatif, et ne constituent nullement un conseil juridique.
Rappel des définitions légales
| Fait | Définition | Exemple | Source |
|---|---|---|---|
| Harcèlement sexuel (1) | Propos ou comportements à connotation sexuelle répétés qui portent atteinte à la dignité ou créent une situation offensante. | Des propos répétés sur la sexualité | Article 222-33 du Code pénal |
| Harcèlement sexuel (2) | Mettre la pression à quelqu'un·e dans le but réel ou apparent d'obtenir un acte de nature sexuelle. | Une proposition sexuelle en échange d'un logement | Article 222-33 du code pénal |
| Agression sexuelle (« attentat à la pudeur » avant 1994) | Contact physique avec une partie sexuelle (fesses, sexe, seins, bouche, entre les cuisses) commis par violence, contrainte, menace ou surprise. | Main aux fesses, baiser forcé, contact du sexe | Article 222-22 du Code pénal |
| Viol | Tout acte de pénétration sexuelle ou acte bucco-génital commis par violence, contrainte, menace ou surprise. | Fellation forcée, pénétration forcée, cunnilingus forcé. | Article 222-23 du Code pénal |
Remarque : Le droit français intègre de plus en plus explicitement la notion d'absence de consentement dans la définition du viol.
Les délais de prescription de droit commun
La durée du délai dépend d'abord de la qualification juridique de l'infraction (crime ou délit) et de l'âge de la victime au moment des faits.
Victime majeure au moment des faits
- le délai démarre le jour de l'infraction
- en cas de crime : 20 ans depuis février 2017 (auparavant, 10 ans)
- en cas de délit : 6 ans depuis février 2017 (auparavant, 3 ans)
Victime mineure au moment des faits
- le délai démarre à partir de la majorité de la victime (18 ans)
- en cas de crime (loi du 3 août 2018) : 30 ans (plainte possible jusqu'à 48 ans)
- en cas de délit
- agression sexuelle aggravée ou sur mineur de moins de 15 ans : 20 ans (plainte possible jusqu'à 38 ans)
- Autres agressions sexuelles sur mineur : 10 ans (plainte possible jusqu'à 28 ans)
Le mécanisme de la « Prescription Glissante »
La prescription glissante (ou « prescription suspendue par connexité ») est un mécanisme juridique pour contrer les agresseurs en série. Lorsqu'un agresseur commet une nouvelle infraction sexuelle sur une victime, cela peut, sous certaines conditions, suspendre ou « pousser » le délai de prescription des faits précédents commis sur d'autres victimes, évitant ainsi que ses crimes plus anciens ne soient prescrits.
Si un agresseur commet un viol ou une agression sexuelle sur un mineur, et qu'il récidive sur un autre mineur avant que le premier délai ne soit expiré, la première infraction ne se prescrira que lorsque la seconde sera elle-même prescrite.
Évolution récente : Le débat s'est intensifié pour savoir s'il fallait étendre cette prescription glissante aux victimes majeures, notamment suite à des affaires médiatisées de prédateurs en série. Les textes législatifs récents ont acté une extension de ce principe aux victimes majeures en cas de viols sériels, afin d'éviter qu'un mode opératoire identique ne permette à l'auteur d'échapper aux poursuites pour ses premières victimes.
Âge de non-consentement d'un majeur sur un mineur
La loi du 21 avril 2021 (Loi Billon) crée un seuil d'âge de non-consentement à 15 ans (et 18 ans en cas d'inceste). En deçà de cet âge, l'acte sexuel par un majeur est automatiquement considéré comme un viol ou une atteinte sexuelle.
Non-rétroactivité des lois de prescription
Une loi qui allonge la prescription ne peut pas s'appliquer si les faits étaient déjà prescrits au moment où la loi est entrée en vigueur. Par exemple, si, selon les anciennes règles, un fait s'est prescrit en 2025, une loi votée par la suite ne pourra pas « ressusciter » l'affaire. En revanche, si le délai était encore en cours (même s'il restait un seul jour), la nouvelle loi s'applique et prolonge le délai.