Dispositif « Renaître » : un raz-de marée de critiques de la part de victimes de violences sexuelles dans l'Église

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Dispositif « Renaître » : un raz-de marée de critiques de la part de victimes de violences sexuelles dans l'Église

Rarement une décision de la CEF aura fait l'objet d'autant de communiqués pointant une régression.

Dispositif "Renaître" (2) Inirr (7) CEF (38) Cellules d'accueil et d'écoute diocésaines (2)

« C'est la gueule de bois », prévient Charlotte (les prénoms ont été changés), engagée dans l'accompagnement des personnes victimes de violences sexuelles dans l'Église. « Une grande baffe dans notre figure », appuie Joanna 🡵.

À peine annoncé, déjà décrié. Le nouveau dispositif « Renaître », destiné aux personnes victimes mineures de violences sexuelles dans le cadre diocésain, voté par les évêques à Lourdes, suscite de très fortes réactions. Plusieurs collectifs de victimes se sont publiquement exprimés, faisant part de leur déception et de leur colère face à ce qu'ils considèrent comme un net retour en arrière. Dévoilé le 26 mars 2026, le dispositif prendra le relais de l'Instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation (Inirr) le 1er septembre 🡵.

Rappel :

Le dispositif « Renaître » est une structure permanente d'accueil et d'accompagnement des victimes de violences sexuelles commises par des clercs ou des laïcs missionnés alors qu'elles étaient mineures. Il a été voté en mars 2026 lors de l'assemblée plénière des évêques à Lourdes 🡵. Il est appelé à succéder à l'Inirr et deviendra opérationnel le 1er septembre 2026.

Contrairement à l'Inirr qui était une instance centralisée, « le dispositif « Renaître » s'articulera autour d'un réseau de proximité constitué d'une part des cellules d'accueil et d'écoute diocésaines sous la responsabilité des évêques, et d'autre part, de groupes d'accompagnants répartis sur tout le territoire national et coordonnés par une instance nationale indépendante ».

Tribune dans La Croix - Abus sexuels dans l'Église : « Les évêques devront répondre de l'enterrement de l'Inirr »

Les évêques ont annoncé depuis Lourdes ce qui viendrait après l'Instance nationale indépendante de reconnaissance et réparation (Inirrr). À la place d'une structure nationale, des cellules diocésaines. À la place d'une instance indépendante, des antennes sous la direction de l'évêque. À la place de professionnels, des laïcs et des clercs. À la place de mesure de réparation financière, une compensation sur la demande explicite de la personne victime.

En un mot, les évêques enterrent l'Inirr.

En guise d'oraison funèbre, nous, personnes victimes, associations, professionnels intervenant auprès de personnes victimes, nous décidons de prendre la parole aujourd'hui.

Un profond recul

Par cette décision, les évêques marquent un profond recul. Ce qui a été annoncé sera une nouvelle violence pour les personnes victimes. La première question est donc de comprendre comment cette décision a pu voir le jour ? De qui les évêques s'entourent-ils pour être si mal conseillés ? Des personnes victimes ont-elles été consultées, et si oui comment furent-elles sélectionnées ?

L'Inirr était une réponse courageuse donnée au rapport de la Ciase, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église. Elle aurait pu être améliorée dans l'intérêt des personnes victimes, et non disparaître dans l'intérêt de l'institution. L'Inirr permettait de donner un interlocuteur et un tiers de justice aux personnes victimes, de centraliser les demandes, d'uniformiser les prises en charge. L'Inirr avait réussi pour beaucoup de personnes victimes à inspirer une forme de confiance. D'ailleurs les dossiers déposés n'ont cessé d'augmenter, concernant des personnes plus jeunes, des agressions plus récentes.

Compétence, indépendance, uniformisation. C'était les promesses de l'Inirr, ce sont aussi celles du Tribunal pénal canonique national (TPCN). Faut-il également s'inquiéter pour son avenir ?

Un manque de compétences

Nous assistons aujourd'hui à un réel retour en arrière. Les évêques étaient déjà pasteurs, employeurs, RH, commissaires, juges. Les voilà maintenant qui se font réparateurs.

Accompagner le parcours de reconnaissance et de réparation des personnes victimes nécessite des compétences que la majorité des diocèses ne pourront pas réunir.

Quand bien même certains le feraient, demander à des personnes victimes de s'adresser à une cellule dépendante d'un évêque ne peut pas donner un cadre sécurisant – et donc réparant – pour des personnes.

Il suffit pour s'en convaincre d'entendre le témoignage de certaines personnes victimes confrontées aux cellules d'écoute diocésaines constituées ces dernières années. Mise en doute de la parole, minimisation des faits subis, impuissance, découragement à porter plainte, soins pris en charge uniquement si c'est chez le psychologue de la cellule d'écoute… les abus sont nombreux, et commis par des gens sans doute de bonne foi.

Écouter des personnes victimes ne s'improvise pas, accompagner une démarche de réparation ne saurait faire l'objet d'amateurisme, sous peine de mettre en danger des personnes victimes.

« Renaître », un mot dangereux

Le simple nom choisi – « Renaître » – en est malheureusement une terrible illustration. Faut-il entendre que les personnes victimes sont mortes, et doivent passer par l'Église pour renaître ? Faut-il entendre que la réparation serait comme une nouvelle naissance effaçant toute blessure ?

Faut-il entendre que les personnes victimes doivent « renaître de l'Esprit », ajoutant ainsi une injonction spirituelle au traumatisme psychologique ? Quel mot chargé de sens, quel poids sur les épaules des personnes victimes mais aussi des accompagnants !

Ce qui aurait pu être, l'Inirr en mieux

Voici ce qui aurait pu être, si les personnes victimes avaient été mises au centre :

  • une structure nationale, indépendante, professionnelle, pérenne
  • une unique porte d'entrée pour les personnes victimes, un lieu où elles pourraient trouver une écoute, des consultations gratuites de juristes, de canonistes et de soignants spécialisés
  • une structure capable de faciliter le parcours des personnes, en travaillant en lien avec la justice civile, les diocèses, les officialités, le TPCN
  • un lieu de reconnaissance et de réparation, en gardant le même barème que celui utilisé jusque-là
  • un élargissement de ce dispositif pour toutes les personnes victimes, mineures et majeures, de violences sexuelles, physiques, psychologiques et spirituelles
  • une instance proactive pour aider les nombreuses personnes qui n'ont pas encore pu se faire connaître à sortir du silence : l'Inirr n'a traité que quelques milliers de dossiers, là où le rapport de la Ciase estimait le nombre de personnes victimes à 330 000.

Voici ce qui aurait pu être : l'Inirr, en mieux.

Les évêques auront à en répondre

Messieurs les évêques, vous avez reconnu en 2021 le caractère systémique des violences sexuelles dans l'Église catholique. Nous vous l'annonçons : cette décision va entraîner une victimation secondaire tout aussi systémique, et tout aussi traumatique que la violence initiale.

Vous devrez en répondre. Devant la justice pénale ou civile peut-être. Devant les fidèles, les professionnels, les associations et collectifs, sans doute. Mais surtout, surtout, devant les personnes victimes.

(1) Signataires : Professeur Thierry Baubet, professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, membre de la Ciase ; Alice Casagrande, responsable de l'Observatoire des violences envers les femmes de Seine-Saint-Denis, membre de la Ciase ; Joël Molinario, théologien, membre de la Ciase ; Delphine Guérard, psychologue clinicienne et expert près la Cour d'appel de Paris ; Charlotte Haguenauer, psychologue clinicienne ; Maître Aymeric de Bézenac, avocat au Barreau de Paris ; Maître Nadia Debbache, avocate au Barreau de Lyon ; Maître Marie Laigneau, avocate au Barreau de Paris ; Maître Solveig Fraisse, avocate au Barreau de Paris ; Maître Nathalie Deleuze, avocate au Barreau de Paris ; Anne Lécu, religieuse dominicaine, ancien membre de la cellule de lutte contre les dérives sectaires de la Conférence des évêques de France (CEF) ; Gilles Berceville, théologien, ancien membre de la cellule de lutte contre les dérives sectaires de la CEF ; Natalia Trouiller, lanceuse d'alerte et accompagnante de personnes victimes ; Patrick C. Goujon, SJ ; Le collectif Foi et Résilience : Michèle Besnard, personne victime, Colette, personne victime, Olivier Debize, personne victime, Véronique Garnier, personne victime, Jacqueline Guillau, personne victime, Marie-Alix Legros, personne victime, Brigitte Navail, personne victime, Brigitte Tetart, personne victime, Jean-Luc Souveton, personne victime, Annie-Claude Lecomte, personne victime, ancienne membre du collectif, Gérald Marini, personne victime, ancien membre du collectif ; Le collectif Agir pour notre Église ; Laurent Cotret, Sébastien Jacques, Guillaume Gellert, de l'association Éclats Reims ; Le collectif Ensemble en Vérité ; L'association pour une retraite convenable (APRC) ; L'association Comme une mère aimante ; L'association Voix Libérées ; L'association d'aides aux victimes de mouvements religieux en Europe et leurs familles (Avref).

La Croix

Collectif Foi et Résilience

Réflexions suite à l'annonce du dispositif Renaître

Les évêques de France réunis à Lourdes viennent d'annoncer, pour succéder à l'INIRR dont la mission arrive à son terme, la mise en place d'un dispositif appelé « Renaître ». Cette annonce n'est pas sans soulever non seulement des interrogations sur la mise en place et le fonctionnement, mais interroge gravement aussi sur le nom même choisi pour ce dispositif.

Les mots ont-ils encore un sens ?

C'est la question que nous souhaitons poser à celles et ceux qui ont choisi cette appellation.

Pour tout chrétien ayant un peu de culture biblique, elle fait surgir l'épisode bien connu de Nicodème. Comme souvent dans l'évangile de Jean, le lecteur est pris à témoin d'une incompréhension qui révèle en profondeur la force de la Bonne Nouvelle. Jésus, à qui Nicodème vient demander d'être instruit sur le royaume, lui indique la nécessité d'une nouvelle naissance pour contempler le Royaume déjà à l'œuvre en ce monde mais pas encore arrivé. Nicodème, dans sa simplicité ne peut qu'exprimer son incompréhension : « Comment un homme peut-il naitre à nouveau, alors qu'il est vieux ? » A cela Jésus répond qu'il faut naître de l'eau et de l'Esprit. Ce n'est pas d'intervention humaine dont il est ici question, mais bien du don gratuit de la grâce fait à chacune et chacun, signifié en particulier dans le baptême.

Renaître, dans une acception courante, c'est aussi sortir de la mort, renaitre de ses cendres, revenir à la vie.

Pourquoi utiliser ce terme à propos de l'accompagnement des personnes victimes de violences sexuelles ? Il serait fastidieux ici de reprendre les travaux des psychologues, des médecins, des magistrats, pour redire ce qu'ils ont dit depuis plusieurs années : les personnes victimes dans leur minorité ont été empêchées d'être : empêchées de grandir et de se construire par la profanation de leur corps et de leur esprit, marquées à jamais par ces tortures qu'un ministre de l'Église leur a fait subir. Si certaines et certains n'ont pu survivre à ces douleurs et à ces traumatismes, la grande majorité a continué à vivre, et ces vies ont eu un sens, même marquées par la souffrance et les difficultés.

Apprendre à vivre avec ces cicatrices qui marquent à jamais passe par un chemin que l'INIRR a su mettre en œuvre depuis quatre ans : celui de la reconnaissance de ce qui est arrivé, celui de croire ce que dit la personne, celui de la réparation. Mais il consonne aussi avec ce que les personnes victimes et la CIASE ont demandé : la reconnaissance de la responsabilité institutionnelle de l'Église. Ce chemin ce n'est pas renaître de la mort à la vie, comme si une fois passé par l'INIRR tout changeait !

Nommer ce dispositif « Renaître », laisse entendre que tant que les personnes victimes ne sont pas passées par ce dispositif, elles sont mortes, mais que si elles rentrent dans la démarche, elles seront de nouveau vivantes. Comme si d'un coup de baguette magique, et grâce à l'intervention de l'Église par le biais des cellules d'accueil et d'écoute, les conséquences de ce qu'elles ont subi disparaissaient, et que la vie reprenait son cours sans difficulté… Il y a là non seulement une méconnaissance de ce que sont les syndromes post-traumatiques, mais plus profondément encore, la négation même de ce que signifie avoir été victime de la profanation de son corps dans ce qu'il a de plus intime. C'est aussi à demi-mot se désolidariser de ce que l'INIRR a conduit depuis 4 ans : nous, (l'Église) nous allons faire revivre les personnes victimes.

Alors si les mots ont encore un sens, ce n'est pas d'un dispositif « renaître » dont les personnes victimes ont besoin, c'est d'un dispositif « reconnaissance et réparation ».

Qu'a-t-on appris des personnes victimes et de la CIASE depuis 5ans ?

Jean-Marc Sauvé l'a dit à maintes reprises. Sans l'écoute des personnes victimes la CIASE n'aurait pas pu réaliser sa mission. Mais plus que l'écoute, irremplaçable, elle a mis en avant le savoir expérientiel des personnes victimes, invitant non pas à « faire pour », mais à « faire avec » elles. Pendant 5 ans, la CEF a compris cette nécessité, et bon an, mal an, des personnes victimes ont été associées aux travaux des groupes de travail, à la réflexion sur les mesures nécessaires à prendre pour que l'Église (re)-devienne la maison sure qu'elle doit être, à l'élaboration de nouvelles directives de protection des mineurs.

L'INIRR elle-même, a prolongé cet apprentissage, créant en son sein un groupe témoin de personnes victimes associées à la réflexion durant toute la durée de sa mission.

Que s'est-il passé pour que subitement, la CEF revienne 5 ans en arrière ? Pourquoi la parole de Jésus à Bartimée, « que veux-tu que je fasse pour toi », a -t-elle cessée de résonner dans les cœurs et les esprits ?

S'il peut être entendable que le dispositif post-INIRR soit différent afin de pouvoir l'inscrire dans la durée, il est incompréhensible que cela se soit fait sans que les personnes victimes qui ont vécu ce chemin de reconnaissance et de réparation n'aient été associées. Ne sont-elles plus dignes d'être entendues ? Faut-il se défier d'elles car elles risquent d'entraîner l'Église là où nous ne voulons pas aller ? Ce dispositif semble être pensé plus à partir des attentes des responsables des diocèses que des véritables besoins des personnes victimes.

À la violence déjà subie dans les agressions auxquelles les personnes victimes ont été confrontées, s'ajoute cette nouvelle violence : les personnes victimes sont des cailloux dans les chaussures ecclésiales qui gênent et dérangent…

Comment la parole des personnes victimes peut-elle être réellement entendue ?

« Si rien ne change dans nos pratiques ecclésiales, dans notre manière d'être en relation les uns avec les autres, alors notre parole aura été vaine » avons-nous dit lors de la Session sur les violences sexuelles de mars 2025. « Non, non, ne vous inquiétez pas, nous ne tournerons pas la page » nous a-t-il été affirmé. A l'heure où l'Église est entrée dans le chemin exigeant de la synodalité, comment ne pas constater que nos mots étaient en quelque sorte prémonitoires.

Rien n'a changé, les évêques savent ce qui est bon pour les personnes victimes…

Pourtant deux assemblées synodales ont témoigné que sous la mouvance de l'Esprit Saint, la parole d'un ou une laïque, d'un religieux, d'une religieuse, d'un évêque ou d'un cardinal avait autant de poids. Les personnes victimes peuvent, elles aussi, réfléchir, construire, proposer, comme toute personne dans l'Église. Bien sûr les pasteurs portent la responsabilité de la décision, mais le discernement s'effectue par l'écoute du Peuple de Dieu dont font partie les personnes victimes. Force est de constater qu'en la situation non seulement rien n'a changé mais que nous avons régressé …

Quelle justice pour tous ?

Lorsque en 2019, des personnes victimes ont été associées à la réflexion sur les « éléments financiers », elles ont affirmé avec force la nécessité de créer une commission indépendante pour la réparation financière, ce que la CIASE a ensuite confirmé, et d'abandonner toute terminologie du secours ou de l'aide, au profit de celle de la justice.

Deux éléments majeurs sont convoqués à l'appui de cet impératif.

La très grande majorité des personnes victimes sont loin de l'Église, ce qui est compréhensible au vu de ce qu'elles ont subi. Leur confiance dans l'Église a été définitivement altérée. Il est impossible pour elles de s'adresser à une commission diocésaine, dans laquelle peuvent siéger des ministres ordonnés, encore moins de s'adresser à un évêque. L'indépendance de l'INIRR a cependant permis, pour un nombre non négligeable d'entre-elles, d'entrer dans ce chemin de reconnaissance et de réparation.

L'abandon de cette indépendance au profit des cellules d'accueil et d'écoute, va conduire inexorablement à une injustice majeure. Il y aura d'un côté les victimes qui n'auront pas « peur » de l'Église et de l'autre toutes celles pour qui ce sera impossible ; les « bonnes victimes » qui viendront parler avec l'Église et les « mauvaises victimes » qui ne veulent plus ou ne peuvent plus être en lien avec elle. Et ce sont ces dernières qui pâtiront de cette impossibilité d'entrer dans un chemin de réparation.

Une instance indépendante et nationale de reconnaissance et de réparation qui permet à l'Église de reconnaître et d'assumer sa responsabilité dans les préjudices subis en son sein, se transforme ainsi en une instance de charité qui laisse aux personnes victimes la responsabilité de renaître.

La réparation financière n'est pas une aide pour faire la charité, c'est une dette de l'Église envers les personnes victimes. Quelle que soit la somme qui sera versée, elle restera toujours très en deçà du coût réel de l'enfance perdue ou de la vie, y compris spirituelle, empêchée. De plus, si réparation financière il y a (et c'est une nécessité qu'elle soit proposée à tous et pas comme un « secours »), il est inenvisageable qu'un chèque soit remis par l'autorité ecclésiale.

Il y a aussi un impératif d'égalité qui risque, en raison de l'hétérogénéité des cellules d'écoute, tant en termes de compétences que de formation de ses membres, d'être largement bafoué. Écouter des personnes victimes pour les aider dans un chemin de réparation nécessite des compétences spécifiques et professionnelles dans le registre du psycho-trauma, une supervision, au risque sinon de raviver des traumatismes graves et de faire plus de mal que de bien.

Enfin la disparité entre les diocèses ne garantit pas une équité de traitement. Quelle est cette justice qui va séparer les personnes victimes ?

Que deviennent les personnes victimes majeures ?

Que ce soit pour les personnes victimes de violences sexuelles lorsqu'elles étaient mineures, ou pour les personnes victimes majeures, le silence et l'absence de transparence rajoute de la souffrance et de la colère. Si le dispositif post-INIRR vient d'être annoncé et détaillé, les personnes victimes majeures sont elles aussi dans l'attente. Comment peuvent-elles se sentir écoutées et respectées si le dispositif mis en place pour les accompagner n'est pas communiqué après avoir été maintes et maintes fois repoussé, si le dispositif qu'elles ont déconseillé pour les personnes victimes majeures est ainsi proposé pour les personnes victimes dans leur minorité. ?

Entendrez-vous la voix des torturés ?

La tentation peut être grande de quitter le navire, tant d'autres l'ont déjà fait en silence. Les efforts à déployer pour rester relié au Christ en ayant à traverser tous ces paradoxes, toutes ces incompréhensions, sont gigantesques. Se dressent sur nos chemins ces nombreux contre témoignages qui suscitent désespoir, colère et souffrance. Si celles et ceux qui peuvent encore l'approcher, se sentent très proches du Christ souffrant, que dire des personnes victimes qui n'ont plus foi en Lui après avoir été bafouées et se sentent abandonnées ?

À l'aube de cette Semaine sainte où nous allons revivre les souffrances d'un homme torturé par les siens, entendrez-vous le cri de celles et de ceux dont les corps eux aussi ont été torturés ?

Michèle BESNARD, Colette, Olivier DEBIZE, Geneviève, Véronique GARNIER, Jacqueline GUILLAU, Annie-Claude LECOMTE, Marie-Alix LEGROS, Gérald MARINI, Brigitte NAVAIL, Brigitte TETART, Jean-Luc SOUVETON

31 mars 2026

Que se passe-t-il quand s'écroulent ces rêves qui justifiaient jusque-là votre confiance dans le monde, quand un choc vient soudain lézarder une vie jusqu'alors bien réglée ? Qu'en est-il lorsque la foi ne peut plus s'appuyer sur la confiance dont l'accroissement semblait si naturel ? […] Et quoi, quand on ne peut même pas raconter ce qui s'est passé pour s'en faire consoler, mais qu'on veut encore croire ? Est-ce le début d'une histoire faite de mensonge, ou d'une histoire de foi ? Toujours est-il que, sur ce souvenir d'un croyant, une implacable odeur continuera à peser. Pour celui qui a vécu cela, la prière sera avant tout une prière du manque, une prière de l'effacement de Dieu. Il est rassurant pour lui que même le Nouveau Testament se termine par un cri.
Jean-Baptiste Metz, Memoria passionis.

Tribune du collectif Voix Libérées

Tribune du collectif Voix Libérées
« Renaître » : peut-on réparer sans vraiment changer ?

La Conférence des évêques de France annonce la création d'un nouveau dispositif baptisé « Renaître », censé prendre le relais de l'Instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation (Inirr). Le nom est fort. Il évoque une promesse : celle d'un nouveau départ pour les personnes victimes de violences sexuelles dans l'Église.

Mais derrière ce mot, une question demeure, simple et essentielle : peut-on faire renaître sans transformer en profondeur ?
Car ce qui est proposé aujourd'hui ressemble moins à une refondation qu'à une réorganisation.

Pire encore : on abandonne un dispositif qui, malgré ses limites, fonctionnait et était reconnu pour son indépendance, pour le remplacer par un système plus complexe, plus opaque, dont l'indépendance reste à démontrer.
Ce choix interroge profondément. Pourquoi fragiliser ce qui avait commencé à instaurer un minimum de confiance ?

L'Église affirme vouloir poursuivre le travail engagé. Mais dans les faits, le dispositif « Renaître » réintroduit au cœur du processus les structures diocésaines, c'est-à-dire celles-là mêmes qui, pendant des décennies, ont failli à protéger, à écouter, à reconnaître.

Comment demander à des personnes victimes de faire confiance à un système qui reste, en partie, juge et partie ?

L'Inirr, malgré ses limites, avait posé un principe fondamental : celui d'une instance extérieure, indépendante, capable d'entendre la parole des victimes sans interférence institutionnelle. Revenir à un modèle imbriqué dans l'organisation ecclésiale constitue, à nos yeux, un recul.

Autre inquiétude majeure : la logique du « parcours ».

Conditionner une réparation à un cheminement, à une démarche personnelle, à une forme d'engagement subjectif, revient à déplacer la responsabilité.
La réparation ne dépend pas de la capacité des victimes à se reconstruire. Elle dépend de la responsabilité de l'institution à reconnaître et à réparer les dommages qu'elle a causés.

À cela s'ajoute une question particulièrement sensible : celle des barèmes d'indemnisation.

Revoir ces barèmes constituerait une nouvelle épreuve pour les victimes. Déjà trop souvent soupçonnées de « vouloir faire de l'argent », elles seraient à nouveau exposées à des jugements injustes. Si les montants étaient revus à la baisse, la reconnaissance du préjudice serait vécue comme une régression. S'ils étaient revus à la hausse — ce qui pourrait surprendre — ce sont alors les victimes déjà indemnisées qui pourraient considérer que leur traumatisme a été sous-évalué.

Dans tous les cas, le risque est le même : créer de nouvelles injustices, raviver les blessures, et fragiliser encore davantage la confiance.

Mais au-delà des principes, des questions très concrètes restent aujourd'hui sans réponse.

Que vont devenir les dossiers en cours à l'Inirr ?

Des personnes sont engagées depuis des mois, parfois des années, dans un processus exigeant. Serontelles reprises sans rupture ? Sans réévaluation ? Sans perte de droits ?

Que deviennent les démarches restauratives collectives ?

Le collectif Voix Libérées, comme d'autres, a engagé des demandes qui ne relèvent pas uniquement de situations individuelles, mais d'une reconnaissance collective, d'une parole publique, d'actes institutionnels forts.
Ces démarches seront-elles reconnues ? Ou dissoutes dans un dispositif pensé d'abord pour des parcours individuels ?

Le silence sur ces points n'est pas un détail. Il est un signal.

Enfin, une question plus locale mais tout aussi essentielle se pose.
Dans le diocèse de Tours, un Pôle d'Accompagnement Diocésain (PAD) a été mis en place en janvier 2026, associant des personnes victimes, dont des membres de notre collectif. Cette initiative, encore fragile, ouvre pourtant une voie : celle d'un travail réellement partagé.

Pourquoi ne pas s'appuyer sur ce type d'expérience ?

Le dispositif « Renaître » est-il prêt à reconnaître, intégrer et soutenir des structures où les victimes ne sont pas seulement écoutées, mais actrices ?

Ou bien restera-t-il un dispositif conçu sans elles, pour elles ?

Depuis des années, les victimes ne demandent pas des mots.
Elles demandent des garanties.
Elles demandent des actes.
Elles demandent un changement réel de logique.

« Renaître » ne pourra porter son nom que s'il accepte une vérité simple : on ne reconstruit pas la confiance sans renoncer au contrôle.

Le collectif Voix Libérées restera attentif, exigeant, et mobilisé.

Parce qu'au-delà des dispositifs, ce sont des vies qui sont en jeu.

Le Collectif Voix Libérées
06 74 63 69 45
Pcantores37@gmail.com
www.voixliberees.fr
www.mémoireetpardon-eglise37.org

— Collectif Voix Libérées

Communiqué de l'AMPASEO

Observations et inquiétudes des victimes sur le dispositif « Renaître »

Communiqué du 1er avril 2026

Réunis à Lourdes en assemblée plénière, les évêques de France (Conférence des évêques de France) ont dévoilé le jeudi 26 mars leur nouveau dispositif intitulé « Renaître », destiné à remplacer l’INIRR (Instance Nationale Indépendante de Reconnaissance et de Réparation), laquelle avait été créée comme réponse de justice restaurative conformément aux recommandations de la Ciase en 2021.

Réactions des victimes et absence de consultation

Cette annonce était particulièrement attendue par les victimes représentées par l'association Ampaseo. Cependant, aucune consultation n'a eu lieu entre les évêques de France et ces victimes, malgré un dialogue préexistant visant à l'écoute, la reconnaissance et la réparation des victimes de crimes sexuels. La nouvelle a été reçue comme un choc, provoquant stupeur et incompréhension parmi les personnes concernées.

Expérience et indépendance de l'INIRR

L'INIRR, mise en place par l'Église en 2022, était reconnue comme un tiers de justice indépendant, bénéficiant de quatre années d'expérience dans l'accompagnement des personnes victimes. L'INIRR a fait un travail remarquable.

Observations sur le choix du nom « Renaître »

Le choix du nom « Renaître » suscite de vives interrogations parmi les victimes, qui y voient une forme d'affront : il est difficile d'imaginer une renaissance après des actes aussi graves que des viols, les séquelles étant irréversibles pour les survivants, d'autant que certains n'ont pas eu la force de vivre. Le terme choisi, qui impose de plus une dimension spirituelle - « renaître de l'esprit » selon l'évangile de Jean - semble occulter la nécessité fondamentale de reconnaître les faits, qui doit être la première étape du processus.

Disparités et problématiques organisationnelles

Il existe une grande disparité entre les évêchés : dans certains, les structures d'écoute sont insuffisantes, voire inexistantes. La question se pose alors de savoir comment l'ensemble des évêchés pourra former efficacement les personnes chargées d'accueillir et d'écouter les victimes.

La mise en œuvre des actions dépend de la volonté de chaque évêque, qui reste le maître absolu dans son diocèse. De plus, il n'est pas évident pour une victime de savoir où s'adresser lorsque les faits ne se sont pas produits dans son diocèse de résidence.

Perte d'indépendance et questions de confiance

Le nouveau dispositif compromet l'indépendance totale de la structure de reconnaissance et de réparation, puisqu'il faudra désormais passer autant que possible par le diocèse. Ainsi, il ne garantit ni l'indépendance, ni la présence d'un tiers de justice.

La question de la confiance demeure centrale : comment les victimes pourraient-elles confier leur parcours à une institution qui a failli à son devoir de protection, surtout lorsque certains hommes d'Église font eux-mêmes l'objet de révélations sur leur comportement ? Il est impossible pour l'Église d'être à la fois juge et partie.

Formation des écoutants et disparités persistantes

La formation des personnes chargées de l'écoute doit être totalement repensée et reconstruite, car l'expertise ne s'improvise pas. Les moyens mis en œuvre pour former ces personnes diffèrent selon les diocèses, ce qui soulève encore une fois la question des disparités.

Reconnaissance et réparation financière

Le texte indique que « la contribution financière devient envisageable mais la victime devra en faire la demande explicite ». Or, il est difficile pour une victime de formuler une telle demande, car cela implique d'accepter une réparation financière, un parcours souvent douloureux et symboliquement crucial pour la reconnaissance. Le versement d'une somme d'argent doit être considéré comme un acte obligatoire pour valider la reconnaissance ; sans reconnaissance, il ne peut y avoir de réparation.

Le terme « envisageable » est particulièrement choquant, car il place les victimes dans une position de demandeurs, il s'agit alors d'une aide et non plus du tout de réparation, ce qui est vécu comme une insulte. Finalement l'agresseur n'en est finalement plus un, excepté si le TCPN (Tribunal Pénal Canonique National) le qualifie ainsi.

Contexte national et avenir du dispositif

L'Église de France, Conférence des évêques et Conférence des religieuses et religieux (CORREF), conjointement commanditaires de l'étude menée par la Ciase en toute indépendance, est la seule entité à avoir reconnu et pris en compte les violences sexuelles. Le rapport a révélé un chiffre estimé à 330 000 victimes. Aujourd'hui, moins de 1% d'entre elles se sont manifestées dans leur diversité et leur intensité. Les violences sexuelles ont parfois duré des années, par des agresseurs différents. Certaines personnes sont décédées : vieillesse, suicides… Ceci qui montre l'ampleur du travail restant à accomplir.

La décision de mettre fin à l'INIRR interroge, d'autant qu'il a fallu beaucoup d'énergie et de compétences pour construire ce dispositif qui donnait satisfaction. La disparition de cette instance nationale, qui accompagnait ou suppléait le dispositif diocésain, laisse planer une incertitude sur l'avenir du soutien aux victimes dans un contexte où les révélations au sein de l'enseignement catholique réactivent les témoignages.

Rester sur ce modèle et le transformer eût été pertinent afin de maintenir une réponse au niveau de l'attente des victimes qui le souhaitent.

Une reconstruction difficile et une synodalité absente

Avec « Renaître », le chemin de reconstruction annoncé risque d'être chaotique pour les victimes qui auront le courage de se manifester. La synodalité, c'est-à-dire la participation de toutes les entités de l'Église à sa mission, n'est pas appliquée dans ce contexte. Les victimes, fortes d'une expertise liée à leur vécu, constituent une entité à part entière et demandent à être pleinement écoutées et surtout entendues.

Le sentiment dominant est que la priorité de ce nouveau dispositif mis en place par le évêques de France semble être la sauvegarde de l'Église plutôt que celle des victimes, et que le fonctionnement en vase clos perdure, ce qui ramène la situation à son point de départ.

Enfin, une question pour les évêques de France : quelles sont les raisons qui ont motivé cette décision ?

AMPASEO

Rappel : présentation du dispositif Renaître par la CEF

Le dispositif RENAITRE s'inscrit dans une approche intégrale, comprenant

  • le travail de protection et de prévention de la Conférence des évêques de France (Conseil national pour la protection des mineurs ; Accueil, conseil et conciliation Emprises et dérives sectaires, etc.)
  • le volet judiciaire, avec le Tribunal pénal canonique national ; il avait fait un bilan de son activité le 12 mars dernier, cinq ans après l’Assemblée plénière de mars 2021 où sa création avait été évoquée pour la première fois.
  • le suivi des auteurs, auquel les évêques ont consacré une séquence sur le thème « Justice et Miséricorde »
  • ou encore le dispositif Adultes qui a aussi fait l'objet d'un point d'étape, sa mise en œuvre ayant été annoncée pour le premier semestre 2026.

>> en savoir plus sur le dispositif RENAITRE

CEF

Informations complémentaires