Fabrice Hadjadj : Des loups déguisés en agneau

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Fabrice Hadjadj : Des loups déguisés en agneau

Une critique de ce livre par Matthieu Poupart.

Formation (115) Fabrice Hadjadj (3) Matthieu Poupart (4)

Sur Twitter/X, Natalia Trouiller a reproduit un texte de Matthieu Poupart qui effectue une analyse critique du livre de Fabrice Hadjadj : Des loups déguisés en agneau. Voici le texte en question.

Haine de la victimisation, effacement des victimes

Dans les pires des cas, le refus de s'enraciner dans la parole des victimes n'est pas tant dû à un monopole clérical du discours qu'à une détestation de la parole des victimes elle-même, vue comme participant à une culture de la victimisation qui serait au fond immature et incapable de vérité. C'est cette épistémologie anti-victimaire qui sert notamment de fondation au livre publié par Fabrice Hadjadj, important vulgarisateur de la théologie du corps dans le paysage catholique francophone, consacré à la crise des abus en Église 1.

L'ouvrage commence par un avant-propos de plus de vingt pages au cours desquelles M. Hadjadj réussit à ne jamais parler directement de la violence sexuelle, mais à la diluer dans l'évocation de péchés bien différents : « Le chrétien témoigne de la Sainteté du Christ, et peut encore en témoigner quand il serait alcoolique et concubinaire, pourvu qu'il continue de faire la vérité et de s'en référer à l'autorité de l'Église. Voilà pourquoi des fruits peuvent être cueillis dans des communautés dont les fondateurs se sont avérés doubles, troubles ou roublards. » Le choix précis des exemples de l'alcoolisme et du concubinage permet dès les premières pages du livre de refuser d'intégrer à sa réflexion l'asymétrie de l'agresseur et de la victime : dans le paradigme de l'alcoolisme, c'est le pécheur qui est lui-même sa première victime ; dans le paradigme du concubinage, on se conditionne à penser en termes de complicité et non pas d'agression. L'auteur de La profondeur des sexes fait de la dissolution du viol dans le libertinage le fondement de sa méthode de travail 2. Il se targue d'apporter à son analyse de la crise des abus sa bonne connaissance de l'Ancien Testament : mais il prend bien soin de ne jamais s'appuyer sur ce que les Ecritures bibliques racontent sur le sujet précis de la violence sexuelle, ne citant jamais ni le nom de Tamar, ni les règlements mosaïques sur le viol, mais préférant évoquer les idolâtries ou les meurtres politiques de tel ou tel roi d'Israël. Cette dissolution de la spécificité de la violence dans des notions de péché ou d'erreur toujours plus vagues vaut par exemple à Jean Vanier, Fondateur de la communauté de l'Arche, ayant agressé au moins 25 femmes, d'être comparé par Fabrice Hadjadj au roi Salomon, qui construisit le Temple de Jérusalem tout en étant polygame, ou même à saint François Xavier, qui consacra sa vie à proclamer l'Evangile jusqu'au Japon tout en ayant une théorie erronée sur les liens théologiques entre le sacrement du baptême et la vie éternelle.

M. Hadjadj donne également de pieux avertissements sur la culture victimaire qui fait courir aux victimes-mêmes le risque de se transformer en agresseurs, comme les Hébreux de l'Exode devaient veiller à ne pas devenir eux-mêmes de nouveaux Egyptiens : « Le grand péril, pour la brebis qui a été méchamment trompée par le loup déguisé, c'est de se métamorphoser elle-même en loup, croyant qu'elle est brebis toujours. Au motif de la réparation (« Car vous ne m'épargnez guère », dit le loup victimaire de La Fontaine), elle s'arroge le droit de traquer son agresseur jusqu'aux plus cruelles morsures. » Il reprend plus loin : « La posture victimaire ne nous enferme pas seulement dans une attitude incriminante et punitive à l'égard d'autrui, mais encore dans une soumission à n'importe quel défenseur de notre cause. » C'est donc pour leur propre bien que Fabrice Hadjadj ne s'appuiera jamais dans les 180 pages de sa réflexion sur le savoir expérientiel des victimes, craignant davantage d'encourager ces hypothétiques loups victimaires dont il ne donne pas un seul exemple que de continuer à diffuser les « bons fruits » des prédateurs bien réels 3.

Une seule victime se voit accorder un semblant d'attention intellectuelle par M. Hadjadj : il s'agit de Myriam Chemla-Tannhof, qui a le bon goût d'être une personne juive convertie au catholicisme et d'avoir épousé un philosophe. Il s'agit donc de la seule personne victime dont M. Hadjadj mentionne l'importance, qualifiant même son témoignage de « déterminant »… mais sans en partager une seule phrase avec ses lecteurs ; on saura seulement qu'il contient quelque part le mot « secte ». Surtout, pour ne pas lui donner le titre de « victime » qu'il déteste, Fabrice Hadjadj préfère qualifier Mme Chemla de « favorite » de Thomas Philippe, consacrant dans son pseudo-éloge d'une personne agressée la confusion de la violence sexuelle et du concubinage. De même, une lettre de Jean Vanier à l'une de ses victimes est appelée un peu plus loin « une intimité entre amants ».

Cette absence d'ancrage dans la parole des personnes victimes est un effort volontaire dans le travail de M. Hadjadj, puisque les travaux historiques sur lesquels il s'appuie 4 les mentionne largement, et qu'il n'a pu les esquiver qu'avec une adresse qui force l'admiration. Par ailleurs, elle contraste avec les longues citations qu'il étale sur des pages entières de telle conférence de Thomas Dehau 5 ou de la correspondance de Jean Vanier. Evidemment, il justifie ce crédit donné à la parole de menteurs criminels par un refus du manichéisme moral, à l'aide de réflexions philosophiques aussi profondes et originales que « le bien et le mal cohabitent dans la même personne ».

Il est vrai qu'étudier la production intellectuelle des agresseurs sexuels peut présenter un véritable intérêt, si cette étude se fait en articulation à celle des témoignages de victimes. Ces dernières ne prétendent pas être les sources uniques de notre savoir, mais des sources nécessaires, à articuler avec nos autres instruments de connaissance, et que l'on a le droit de dépasser si l'on a véritablement pris le temps de s'en irriguer. Mais la méthodologie de Fabrice Hadjadj, elle, ignore complètement la parole des victimes et s'appuie exclusivement sur celle des agresseurs. Elle n'est pas un dépassement de la victimisation, mais un effacement des victimes. Sur le plan moral, elle feint de s'élever au-dessus du manichéisme ; mais sur le plan épistémologique, elle adopte un manichéisme absolu, en notant scrupuleusement les paroles du Dragon et en n'accordant pas une ligne à celles de la Femme et de l'Enfant. De la part d'un homme qui se présente en philosophe, ce n'est même pas d'abord une faute morale, mais un terrible échec intellectuel.

L'impensé de l'innocence

Ce refus obstiné d'accueillir le savoir expérientiel des victimes est lié chez Fabrice Hadjadj, et dans un certain pan de l'opinion catholique contemporaine, à un véritable refus de penser l'innocence : ce catholicisme mal compris déteste au fond la reconnaissance du statut victimaire parce qu'il voit une sorte de négation du péché originel dans l'affirmation d'une innocence fondamentale de la victime. Or, comme le répète M. Hadadj à de nombreuses reprises, « Nous sommes tous des loups « , « il n'est pas de juste, pas un seul », et il faut dépasser la superficialité de celui qui « en reste au western -gentils face aux méchants, tout blancs face aux tout noirs- pour mieux rester à la surface de lui-même ».

Cette compréhension fallacieuse de la Bible et de la Tradition chrétienne est représentative de la tendance de ces cinq derniers siècles, en contexte catholique, que l'on pourrait appeler le paradigme du confessionnal, où le témoignage n'est accepté que s'il se fait sur le mode de l'auto-accusation, ce qui entraîne littéralement un impensé de l'innocence : on ne dit rien à la victime innocente, justement parce qu'on n'a rien à lui reprocher, mais on ne cherche pas non plus à l'écouter ou à faire émerger sa parole. Ou plus exactement, si jamais on se retrouve obligé de penser à elle, ou si l'on se décide à l'interroger, on ne sait le faire qu'en déployant tout une série de réflexes accusatoires cultivés dans ce paradigme du confessionnal (« est-ce que tu n'as pas en partie cherché ce qui t'est arrivé ? » « quelle leçon tires-tu de cela pour toi-même ? »). Ce paradigme explique aussi les conceptions étroites de la miséricorde réduite au pardon des pécheurs qui participent à la torture des personnes victimes en ne leur laissant pas d'autre choix que de renoncer à la grâce de Dieu ou de s'avouer coupables -et c'est bien ce dilemme diabolique que leur laisse Fabrice Hadjadj.

Or, la vérité de la foi catholique est que nous sommes tous pécheurs en ceci que toutes nos existences recèlent des actes et des situations de péché. Mais cela ne signifie pas que nous soyons pécheurs tout le temps, sous tous les rapports et de tous les points de vue, et la Révélation juive et chrétienne a à cœur d'affirmer que l'attention divine se pose aussi sur nos situations d'innocence, comme l'attestent Abel, Job et sainte Marie comblée de grâce. Sans renoncer à la place de la pénitence et du pardon dans le dépôt de la foi, la culture catholique actuelle doit assurer sa capacité à accueillir l'innocence si elle veut offrir un socle solide y compris à sa compréhension du Mal 6.


  1. Des loups déguisés en agneaux, Cerf, 2024 ↩︎

  2. La rhétorique des « bons fruits » que Fabrice Hadjadj reprend à son compte est par ailleurs un dévoiement de la Parole du Christ, un détournement d'un passage de l'Evangile qui vise exclusivement à nous préserver des fruits des faux prophètes, et ne constitue en rien un éloge baudelairien des fleurs du mal. On peut recommander sur cette question les travaux d'Anne Lécu sur la figure du fruit dans la parole biblique, par exemple Afin que vous donniez du fruit, Cerf, 2022. ↩︎

  3. Il est frappant que Fabrice Hadjadj, comme il l'a fait avec l'Evangile, fasse dire au texte de La Fontaine exactement le contraire de son propos : quand le Loup de la fable se plaint des persécutions que lui infligeraient les Agneaux, il va de soi que son discours ne correspond à aucune réalité, à aucune agression réelle. Un enfant de cinq ans peut comprendre que le Loup de La Fontaine n'est pas une ancienne victime succombant à la tentation de la vengeance, mais un agresseur qui dit littéralement n'importe quoi pour se justifier -comme tous les agresseurs réels que décrivent très bien les victimes dans leurs témoignages. A l'inverse, ce sont bien les paroles de l'Agneau -de la victime- qui dans la fable sont pleines de vérité et de bon sens. ↩︎

  4. Tanguy Cavalin, L'Affaire, Cerf, 2023 et Emprise et abus (ouvrage collectif), Frémur, 2023 ↩︎

  5. Fondateur avec ses neveux, les « frères Philippe », d'un réseau mystico-sexuel ayant entraîné dans diverses communautés catholiques des centaines d'agressions sexuelles depuis la moitié du 20ème siècle. ↩︎

  6. Sur cet impensé de l'innocence et ses racines historiques, je me permets de renvoyer au rapport du groupe de travail auquel j'ai participé pour la Conférence des Évêques de France et la Conférence des Religieux et Religieuses de France sur L'analyse des causes des violences sexuelles dans l'Église, disponible sur le site internet de la CEF. ↩︎