Abus et violences dans l'Église : peut-on invoquer la miséricorde ?

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Abus et violences dans l'Église : peut-on invoquer la miséricorde ?

Un article très intéressant publié dans La Vie.

Formation (107)

En revenant sur l'affaire Spina, la Vie revient sur la notion de miséricorde invoquée par Mgr Guy de Kerimel pour justifier ses choix. Cet article donne la parole à Mélanie Debrabant, présidente de l'association Fraternité Victimes, et Étienne Dumoulin, prêtre détaché du diocèse deVersailles, chargé de la formation au sanctuaire d'Ars et enseignant au séminaire d'Ars, qui travaille à une thèse de doctorat sur le sujet, et a également été nommé « missionnaire de la miséricorde » par le pape François il y a 10 ans.

Pour Mélanie Debrabant, présidente de l'association Fraternité Victimes, qui a accompagné 170 personnes en deux ans, la miséricorde est « extrêmement importante, à titre personnel. C'est tout l'enjeu du Carême et de Pâques : peut-on être sauvé ? Non, si ce n'est par grâce et par miséricorde ». Selon elle, la miséricorde est néanmoins dévoyée à différentes étapes pour les victimes dans l'Église. « Tout d'abord, beaucoup de passages à l'acte des auteurs de violences, qu'elles soient sexuelles, spirituelles ou psychologiques, se passent pendant la confession. Il s'agit sans doute du moment le plus vulnérable de la vie chrétienne, où la personne met son âme à nu, ce qu'un prêtre dans une attitude de toute-puissance utilise. Il y a également pour moi un sujet canonique dans le fait que l'on parle d’« absolution du complice » lorsque l'agresseur confesse sa victime. En réalité, en disant cela, on accepte qu'il la lie dans la culpabilité, et rejette sur elle le poids de la faute. C'est odieux. »

Par ailleurs, pour elle, la miséricorde devrait s'exercer de manière préventive : « De nombreuses personnes ont été agressées par des personnes déjà condamnées, alors que l'évêque était au courant. C'est dramatique. La minimisation et l'absence de professionnalisme sur le plan de la criminologie et de la psychologie ont ces conséquences-là (on sait aujourd'hui que la pédocriminalité est celle qui connaît le plus de récidives). La miséricorde, c'est donc aussi ne pas laisser des agresseurs au contact de potentielles victimes. »

Mais le dévoiement « absolu », selon elle, c'est bien cette « obligation au pardon vis-à-vis de l'agresseur. C'est nier le mal et utiliser le pardon pour faire taire la personne victime et protéger son agresseur. Pour elle, c'est une nouvelle violence : elle se sent coupable de ne pas arriver à pardonner. Je connais une personne à qui on a proposé de se réunir avec son agresseur pour réciter un Notre Père, et lui pardonner… avant toute mention d'une plainte ou d'un signalement au procureur ! »

Pour Mélanie Debrabant, le cas de Dominique Spina « illustre bien ce que peut être une réinsertion qui tendrait à ne pas reconnaître le mal commis, et à réinsérer au mépris de la vie de la victime, qui elle a pris perpétuité. C'est ce que l'on ressentait en lisant l'injonction pour la victime à « aller de l'avant » dans le premier communiqué de presse de Guy de Kerimel. »

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Mélanie Debrabant estime ainsi que la réhabilitation publique de Dominique Spina n'aurait pas dû être décidée « par quelqu'un dans son bureau, mais par la victime elle-même. Or, dans ce cas comme dans la majorité, l'agresseur n'a jamais reconnu les agressions, évoquant à la place une relation amoureuse, ni demandé pardon ». Comme une lumière dans les ombres qui sans cesse reviennent, Mélanie Debrabant souligne cependant une évolution spirituelle importante : « Auparavant, on proposait aux victimes de recevoir la miséricorde dans le sacrement de la confession, comme si c'était de leur faute. Dorénavant, il y a une conscience de l'impact réel du psychotrauma dans leur vie, et la miséricorde leur est octroyée dans le sacrement des malades. On reconnaît enfin leur véritable statut, on leur fait enfin une véritable miséricorde. »

Quant à la miséricorde envers les agresseurs, comment l'exercer concrètement ? Mélanie Debrabant affirme : « Je ne suis pas pour la peine de mort, ni réelle, ni sociale, ni spirituelle. La première miséricorde envers eux, c'est de faire appel à la justice civile ou pénale, afin de les placer devant leurs responsabilités en tant que citoyens. Ne pas spiritualiser ou nier ce qui s'est passé. Ensuite, une fois leur peine purgée, s'ils ne sont pas renvoyés à l'état laïc, la miséricorde pour les auteurs de violence, c'est aussi de les faire accompagner par des professionnels. Enfin, qu'ils soient auteurs de violences sexuelles ou psychologiques, il s'agit de ne pas les remettre en situation de récidive : il ne faut pas laisser les gens en situation de refaire le mal qu'ils ont fait. » Sur ce plan, les évêques, à la fois pères et juges des prêtres de leur diocèse, n'ont pas un rôle simple.

La Vie