Abbé Pierre : deux livres sur le silence qui a entouré ses crimes sexuels

  Semaine du 5 au 11 janvier 2026   >>

Abbé Pierre : deux livres sur le silence qui a entouré ses crimes sexuels

Deux témoignages complémentaires : l'une a subi, l'autre a laissé faire.

Abbé Pierre (37) Emmaüs (19)

L'une a subi, l'autre a laissé faire. Rachel Le Nan est une des victimes de l'abbé Pierre. Frédérique Kaba est une ancienne cadre d'Emmaüs. Toutes deux publient vendredi leurs regards sur le silence qui a entouré les crimes sexuels du philanthrope déchu 🡵.

Tout le monde savait, de Rachel Le Nan

Le livre sur Place des libraires

Rachel a huit ans lorsque son beau-père la présente à l'abbé Pierre. Derrière les portes closes de son bureau, le célèbre défenseur des pauvres dévoile son vrai visage et l'agresse sexuellement. Ce n'est que le début de l'enfer pour la fillette.

Car son beau-père, ancien prêtre déjà condamné pour pédocriminalité, interprète l'agression de l'abbé Pierre comme une autorisation tacite. Il abusera de la petite fille pendant cinq longues années. L'Église et Emmaüs sont parfaitement au courant des agissements de l'abbé Pierre et du beau-père de Rachel, mais ils se taisent et étouffent l'affaire.

Des décennies plus tard, Rachel cherche à comprendre. Alors que tous savaient, comment ont-ils pu laisser ces hommes détruire sa vie ? Ce récit est le témoignage bouleversant d'une femme forte qui est parvenue à se reconstruire, envers et contre tout.

Place des libraires

Votre récit très poignant s'accompagne d'une véritable enquête qui met en lumière les mécanismes de prédations sexuelles qu'exerçait l'abbé Pierre et certains de ses plus proches collaborateurs.

J'ai voulu essayer de comprendre et d'expliquer un système où chacun savait mais où personne ne voulait être celui qui parle. Je raconte comment l'abbé Pierre est venu chercher cet ancien prêtre pédophile, après cinq années d'emprisonnement, comment il a su s'entourer de personnes qui n'ont jamais parlé et ont favorisé ses propres agressions.

En étant la seule victime française de l'abbé Pierre ayant porté plainte contre X, vous visez clairement le Vatican, l'Église française, Emmaüs et les services sociaux comme la Ddass.

Je veux surtout que les choses soient dites et montrer comment tout le monde a fermé les yeux sur des pratiques qui se sont installées dans le temps. Alors, oui, les mots et les images sont crus dans mon livre. Mais ces rapports de pouvoir et d'autorité doivent changer. La notoriété n'est pas un permis d'abus. Le silence n'est pas le respect, c'est la complicité. La parole des enfants doit être entendue. En parallèle de ce livre, je me suis lancée dans la rédaction d'un mémoire autour de la demande d'abrogation de la prescription pour les abus sur mineurs et la requalification des abus sexuels en crime continu. Je compte bientôt le remettre aux politiques. En espérant que, pour une fois, ma parole soit entendue, la voix d'enfant qu'on a étouffée.

Le Télégramme

Silence sacré : Pourquoi nous nous sommes tus, de Frédérique Kaba

Le livre sur Place des libraires

En juillet 2024, le vrai visage de l'abbé Pierre éclate au grand jour. Frédérique Kaba, ancienne directrice, a un goût amer. Une impression de déjà-su… Elle ose alors ce qu'aucun dirigeant d'Emmaüs n'a entrepris : radiographier ce silence. Celui d'un collectif, mais aussi le sien, plus intime, hanté par un désir puissant de faire famille.

Au-delà, c'est le système du silence de chaque fait divers qu'elle interroge, ce « on savait » trop entendu lors de révélations de maltraitances. L'exercice demande une lucidité rare. Au sein d'un mouvement consacré à la lutte contre la pauvreté, Frédérique Kaba dissèque l'adoration pour l'abbé Pierre et décortique l'ambiguïté de l'action sociale. Elle recense les alertes ignorées et révèle les zones d'ombre d'un management si particulier… sans s'épargner elle-même.

Courageux, salutaire.

Place des libraires

À Emmaüs, le climat était délétère. Des rumeurs couraient sur des agressions, du harcèlement sexuel commis sur des salariées, des bénévoles par des responsables, des membres de l'équipe, et même l'abbé. Elle-même licenciera le gardien d'un hébergement et un chef de service pour ce type de faits. « Je pense que certains agissaient ainsi en miroir du comportement de l'abbé Pierre. » Cela lui vaudra d'être ostracisée au sein de la direction d'Emmaüs. « Il y avait un système de pouvoir assez brutal, arrêtant toute capacité à comprendre ce que nous vivions. Et je vais être un peu cavalière mais la sanction, c'était de droite, c'était le capital ! L'abbé disait aux gens : « Viens tel que tu es. » Certains en ont profité, de vrais escrocs se sont installés dans le mouvement. Et puis parler, c'était trahir, dans un système où l'on fonctionnait beaucoup à l'affect. »

Ouest France

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