Mgr Éric de Moulins-Beaufort : « Les évêques apportent leur part au combat indispensable contre les agressions et violences sexuelles »

  Année 2024 (article 6/11)  

FIGAROVOX/TRIBUNE - Le président de la Conférence des évêques de France répond à une tribune du Monde qui laisse entendre que des évêques auraient « étouffé » les accusations d'agressions sexuelles visant l'Abbé Pierre. Et il rappelle l'engagement de l'épiscopat pour faire la lumière sur ces dérives.

Éric de Moulins-Beaufort est archevêque de Reims et président de la Conférence des évêques de France.

Il y a une semaine, au lendemain de la publication d'un rapport du mouvement Emmaüs révélant des violences sexuelles qu'aurait commises l'Abbé Pierre , son fondateur, à l'encontre de plusieurs femmes depuis les années 1950, un grand quotidien du soir, Le Monde, publiait une tribune de quatre membres de la commission historique mandatée, entre 2018 et 2021, par la CIASE (Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église). La CIASE, rappelons-le, a été mise en place par les évêques, et les religieux et religieuses de France et confiée à Jean-Marc Sauvé. Le titre donné par le journal à cette tribune : « Révélations sur l'abbé Pierre : « La compulsion sexuelle du clerc catholique paraît indubitable » » , atteint, quoi qu'on puisse en dire, l'honneur des milliers de prêtres et de diacres qui, chaque jour, en France, s'engagent et donnent leur vie au service des autres. Le texte, lui, fait porter une fois de plus un soupçon sur les évêques, accusés plus ou moins explicitement d'avoir « étouffé l'affaire ». Comme président de la Conférence des évêques de France, et par souci de vérité, je ne peux laisser sans réponse de telles assertions, a fortiori dans un quotidien de référence.

La tribune dont il est question évoque des faits dont certains évêques auraient eu connaissance dans les années 1954-1956 et qui auraient amené les évêques qui en avaient alors la responsabilité, à restreindre le ministère de l'Abbé Pierre et à lui imposer un séjour dans une clinique spécialisée. Je signale au passage qu'au moment dont il s'agit, les évêques les plus âgés en charge aujourd'hui avaient alors, au plus, dix ans. Une étude attentive des archives sera nécessaire pour comprendre comment l'Abbé Pierre a alors reçu les mesures prises, s'il les a respectées ou non, et comment elles ont été suivies par les autorités ecclésiales concernées.

L'Abbé Pierre a lui-même, à partir d'un certain moment de sa vie, dans ses dernières années (il est mort en 2007), publiquement évoqué des manquements à son engagement à la chasteté. Il semble que personne, alors, n'a imaginé qu'il ait pu s'agir d'agressions sexuelles. L'Abbé Pierre étant alors âgé, ces aveux ont été reçus par certains, dans l'Église ou hors d'elle, en symbole d'une liberté à gagner sur l'institution jugée trop oppressive. Nul, dans l'Église, dans les médias, dans l'opinion, parmi l'autorité judiciaire, ne s'est alors inquiété de la manière dont ces manquements à ses engagements de prêtre avaient pu se réaliser, ni de leur retentissement en celles qui en avaient été atteintes. Cela est profondément regrettable, mais indique l'évolution positive des mentalités que nous vivons aujourd'hui.

En juillet 2022, un des signataires de la tribune m'apprend par un courrier traitant de sujets plus larges que la CIASE avait reçu trois témoignages de femmes agressées par l'Abbé Pierre et trouvé dans les archives de l'Église de France un dossier ancien le concernant, celui donc auquel se réfère la tribune publiée. En cet été 2022, l'Église en France était entièrement mobilisée sur l'accueil et l'accompagnement des personnes victimes alors qu'elles étaient mineures. Surtout, il avait été fixé par la CIASE qu'elle ne nous communiquerait pas les témoignages qu'elle recevrait, mais inviterait les personnes à s'adresser aux cellules d'écoute mises en place par les diocèses notamment. Nous étions d'accord sur le fait que le temps des personnes victimes ne peut pas être contraint, et que certaines peuvent ne pas être prêtes à parler à une instance ecclésiale ni à prendre l'initiative d'une médiatisation. À ce jour, à notre connaissance, aucun de nos dispositifs n'a reçu de témoignage à propos de l'Abbé Pierre.

Que savaient donc « les évêques » ? À vrai dire, ce genre de généralisation n'a pas de sens. Un ou des évêques ont peut-être su des choses et les ont peut-être insuffisamment traitées en leur temps. Mais tous les évêques, à travers le temps, n'ont pas tout su de l'Abbé Pierre, loin de là. En revanche, je peux dire de manière certaine que tous les évêques d'aujourd'hui sont, depuis la réception du rapport de la CIASE, rapport réalisé à la demande et grâce au soutien financier et matériel des diocèses et des congrégations religieuses de France, engagés dans le travail nécessaire pour que la vérité se fasse et pour que des comportements d'agression ou de violence sexuelle, contre des personnes mineures ou adultes, soient traités et signalés aux autorités administratives ou judiciaires comme ils doivent l'être, en mettant au centre l'écoute des personnes qui en ont été victimes.

Comme l'a rappelé opportunément sœur Véronique Margron dans Le Pèlerin, c'est l'action de l'association « La parole libérée » puis l'attitude adoptée de manière délibérée par la CIASE, mandatée en cela par l'Église avec toute garantie d'indépendance, qui ont favorisé un climat général offrant aux personnes victimes, la possibilité de parler en ayant confiance qu'elles seront entendues, écoutées, prises au sérieux.

Tous les évêques d'aujourd'hui sont engagés dans le travail nécessaire pour que cette écoute-là soit toujours assurée au long des années. Des chantiers nombreux ont été lancés, qui vont des cellules d'écoute au tribunal pénal canonique national , en passant par la mise en place d'instances indépendantes de reconnaissance et de réparation, sans oublier le domaine essentiel de la prévention. Un point d'étape sera fait sur tout cela en mars prochain, non pour se dire que tout ce qui devait être fait l'a été, mais pour fortifier ce qui aura été réalisé et relancer ce qui restera à mettre en œuvre.

Nous, évêques, avons pris davantage conscience que toute autorité, tout pouvoir, si noble soit son origine, peut se transformer en violence de domination et de prise de possession, pouvant dégénérer en abus, notamment de nature sexuelle. Cette lucidité nouvelle s'étend à tous les domaines de la société, à toutes les formes et à tous les lieux d'autorité, pas seulement à l'Église catholique donc, même si elle s'impose en celle-ci particulièrement, en raison de sa nature même. Nous, évêques d'aujourd'hui, voulons vivre de cette lucidité-là. Nous sommes aussi conscients qu'il revient au prêtre catholique de veiller au respect de l'engagement qu'il a pris devant Dieu et devant le peuple de Dieu. La relation d'un ou d'une fidèle à un prêtre est par nature une relation dissymétrique dont le prêtre a la responsabilité, afin que cette relation serve exclusivement au bien de celui ou celle qui vient à lui.

Les différents mouvements #MeToo, comme le rapport de la CIIVISE, commission créée par le gouvernement pour donner suite à certains des apports du rapport de la CIASE, dévoilent une violence dans la sexualité plus présente dans la société dans son ensemble que ce que l'on osait regarder ou penser jusqu'à maintenant. Ils appellent à un travail de la société entière pour que changent les attitudes et points de vue, et que l'inégalité des positions dans tout rapport social soit plus lucidement prise en compte. Les évêques en France apportent leur part à ce combat indispensable. Nous l'avons fait et nous le faisons, sans doute sous la pression des révélations faites ces dernières années, mais aussi et plus encore parce que nous le devons au Christ, notre Seigneur, et aux personnes blessées dont il a voulu à jamais être solidaire. Ces personnes peuvent enfin plus facilement parler. Il faut continuer à travailler pour que leur parole soit possible, facilitée et respectée.

Nous avançons sur ce chemin, avec des retards, des lenteurs et des maladresses qui sont douloureuses pour les personnes victimes, j'en suis conscient, mais aussi avec détermination. L'opinion publique a raison d'être exigeante avec nous autres, évêques, qui portons, pour chacun, une ambition de sainteté, et nous acceptons cette exigence. Elle nous renvoie à l'exigence du Seigneur Jésus qui nous a confié son Évangile. Mais elle ne doit pas devenir une façon pour toutes les autres parties de la société de se défausser de la part qui leur revient.