Mgr Éric de Moulins-Beaufort: « Ce travail de vérité était nécessaire, nous l'accueillons comme un bienfait »

  Lutte contre la pédophilie : accueil du rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (CIASE) (article 3/5)  

ENTRETIEN - L'archevêque de Reims et président de la Conférence des évêques de France, réagit à la publication du rapport de la Ciase sur les abus sexuels dans l'Église.

LE FIGARO. - Vous venez de recevoir ce rapport accablant sur la pédophilie dans l'Église. Vous attendiez-vous à une telle charge ?

Mgr Éric de MOULINS-BEAUFORT. Je ne m'attendais pas à un tel résultat. La sévérité du rapport est justifiée au regard des faits établis. Nous étions tous conscients qu'il y avait un décalage fort entre le nombre de personnes victimes que nous connaissons et la réalité des agressions et des violences sexuelles commises par des prêtres ou des religieux. Mais nous ne nous représentions pas qu'il serait si grand. Il s'agit de 216 000, voire de 330 000 vies humaines abîmées.

Quel est votre sentiment profond en ce jour historique pour l'Église de France ?

La honte sûrement, devant l'aveuglement et la surdité entretenus face à tant de souffrances. Je suis profondément meurtri, humilié, par l'incapacité de l'Église, ses autorités, ses communautés, à percevoir la souffrance des victimes et à comprendre la menace que représentait tel ou tel prêtre, tel ou tel religieux ou religieuse. Mais la détermination aussi : nous avons commencé un travail, depuis au moins 2018. Nous avons voté, en mars 2021, une série de mesures qui marquent un vrai tournant dans le combat que nous menons pour protéger les enfants au sein de l'Église. La remise du rapport de la Ciase marque une étape, mais il y a bien des marches à franchir encore. Nous les franchirons.

L'enquête estime entre 200 000 et 300 000 les victimes de prêtres sur soixante-dix ans. Des victimes souvent laissées pour compte. Comment une Église chrétienne a pu laisser faire cela ?

Jusqu'en 2016, une majorité de personnes, dans l'Église mais aussi dans la justice, la police ou la gendarmerie, a fait comme si les enfants étaient capables d'oublier ce qui leur était arrivé. On s'est donc préoccupé du prêtre coupable, trop rarement pour qu'il soit jugé et retiré de toute situation dangereuse, trop souvent en se contentant de l'admonester et de le déplacer. Désormais, nous savons, l'humanité sait, que l'intrusion d'un adulte dans le développement affectif et sexuel d'un enfant ou d'un adolescent est une violence et provoque un traumatisme que la personne atteinte devra porter toute sa vie. Je suis bouleversé que la réaction de l'Église, jusqu'à récemment, n'ait quasiment jamais été de s'inquiéter de l'enfant, mais plutôt de la réputation de l'Église et des familles.

Selon cette enquête, moins de 3 % des prêtres auraient commis des abus sexuels. Que dire face aux 97 % restants qui n'ont rien à se reprocher ?

Cette minorité est trop importante pour qu'on puisse s'y résigner. Ces prêtres auteurs d'abus sont des hommes. Ils doivent être punis, s'ils sont vivants, parce qu'ils doivent être aidés à réaliser ce qu'ils ont fait, ce qu'ils ont provoqué. Il y a une diversité de profils : certains sont vraiment pervers, d'autres sont fragiles… Dans tous les cas, nous devons, nous évêques, les accompagner, mais contrairement à ce qui a été fait trop souvent, cela ne veut pas dire esquiver le travail de la justice. Au contraire. La plupart d'entre eux sont entrés au séminaire en ayant une sexualité abîmée ou déformée, je ne sais comment il convient de s'exprimer… Ils ont pu rêver que le sacerdoce leur permette d'échapper à cette part sombre d'eux-mêmes. Hélas, l'ordination ne guérit pas un trouble d'ordre psychologique ou psychiatrique, et la situation particulière du prêtre peut, au contraire, redoubler les risques de passage à l'acte. Ils restent nos frères, mais ils sont coupables, dangereux. Il faut que justice soit rendue et que les peines prononcées soient effectuées. Nous ne pouvons pas nous débarrasser de ces hommes, même lorsqu'ils sont ramenés à l'état laïc, nous devons les accompagner en ayant avant tout le souci des personnes qui ont été leurs victimes et du risque qu'ils en fassent d'autres. Quant aux centaines de milliers de prêtres innocents, avec nous, ils portent l'opprobre de ce drame. Tous, nous en recevons un appel à vérifier sans cesse nos comportements, non dans la peur de la loi, mais sous le regard de Dieu et de son Christ. Beaucoup de personnes, ne l'oublions pas tout de même, ont une expérience heureuse de leurs relations avec des prêtres et des actions qu'ils ont menées ou mènent avec eux.

De 1950 à 2020, on observe une décroissance des abus puis une stabilisation. Comment expliquer que le phénomène ne soit pas davantage enrayé ?

C'est une des leçons importantes de l'enquête. Le rapport donne quelques éléments d'explication, notamment le fait que les victimes récentes parlent sans doute plus facilement et plus rapidement que celles des décennies passées n'ont pu le faire. Peut-être aussi, mais ce serait à vérifier, un glissement se produit-il vers des abus sur personnes plus vulnérables.

Cette étude est-elle fatale pour la crédibilité de l'Église catholique ?

Je ne peux pas faire de pronostic sur la crédibilité à venir de l'Église catholique. L'état des faits porte un coup à la confiance spontanée qui pouvait lui être faite et qui était faite aussi aux prêtres. Nous allons devoir apprendre à vivre avec cela, comme le font les prêtres aux États-Unis, en Allemagne, en Australie… Mais l'Église dans son ensemble et l'Église dans chaque pays doivent prendre des mesures à la hauteur du risque dévoilé et entreprendre bien évidemment un travail de rénovation de toutes ses relations en interne et vis-à-vis de l'extérieur. La transformation pastorale dans laquelle nous sommes engagés prend une dimension nouvelle.

Quelle serait, selon vous, la mesure urgente à prendre pour les victimes ?

Pour les victimes, nous sommes sur le chemin de justice restaurative indiqué : le rapport que nous avons voulu permet d'établir les faits dans leur ampleur et d'en entamer l'analyse. Nous avons déjà exprimé notre honte et notre détermination, nous devons trouver des modes d'expression qui soient à la hauteur du drame humain mis au jour. Nous devons demander pardon, tout en sachant que le pardon ne peut être exigé par personne, il est toujours une grâce. Nous devons améliorer le dispositif que nous avons construit pour contribuer à la reconstruction des personnes victimes. La commission le juge sévèrement, je crains qu'elle ne sous-estime les difficultés juridiques, mais nous allons examiner cela. Nous ne pourrons jamais réparer l'irréparable mais il est clair que, en tant qu'Église, nous avons une responsabilité à l'égard des personnes victimes et un travail à mener avec elles.

Certains évêques pensent qu'il ne fallait pas remuer cette fange dès lors que l'Église avait déjà pris des mesures semblant porter des résultats…

Je rends hommage à Mgr Georges Pontier, mon prédécesseur comme président de la Conférence des évêques de France, au père Olivier Ribadeau-Dumas, qui était alors secrétaire général, et à tous ceux qui ont rendu possible la constitution de la commission confiée à M. Jean-Marc Sauvé. Ce travail de vérité était nécessaire, nous l'accueillons comme un bienfait. L'Église du Christ ne peut grandir dans le mensonge ou les demi-vérités.

Regrettez-vous aujourd'hui ce rapport ou le saluez-vous ?

Je salue l'immense travail accompli. Je félicite l'équipe qui a travaillé de très longs mois pour faire émerger cette vérité. Je mesure comme il a été éprouvant pour celles et ceux qui l'ont mené et aussi, par voie de conséquence, pour leur entourage. Au nom des évêques, je les remercie.

« Nous ne pourrons jamais réparer l'irréparable mais il est clair que, en tant qu'Église, nous avons une responsabilité à l'égard des personnes victimes et un travail à mener avec elles